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Jos Leijdekkers alias le Joufflu, le narcotrafiquant néerlandais qui a fait main basse sur la Sierra Leone

Comment Jos Leijdekkers, alias « Jos le joufflu », baron néerlandais de la cocaïne, a fait de la Sierra Leone sa plaque tournante jusqu'à faire un enfant avec la fille du président Julius Maada Bio.

Par Tama Média

Illustration de l'article : Jos Leijdekkers alias le Joufflu, le narcotrafiquant néerlandais qui a fait main basse sur la Sierra Leone
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Recherché par les polices de toute l’Europe, l’un des plus gros barons de la cocaïne au monde vit depuis 2022 à Freetown, en Sierra leone, protégé par l’appareil sécuritaire, proche du pouvoir et devenu le beau-fils du président Julius Maada Bio. Le magazine 1843, spécialisé dans le reportage au long format et édité par l'hebdomadaire britannique The Economist, consacre à cette histoire hors norme une longue enquête que Tama Média a lu pour vous.

« Jos, le joufflu ». Le 1er janvier 2025, une messe intime est célébrée dans l’église Saint Joseph de Tihun, un petit village dans le Sud de la Sierra Leone. Dans l’assistance, le président Julius Maada Bio. Rien d’anormal. C’est l’enfant du village, il y est né. Deux bancs derrière lui, un homme blanc au visage poupin écoute le sermon avec attention. La scène est filmée, et la vidéo finit entre les mains de journalistes néerlandais du quotidien Algemeen Dagblad. Ils n’en croient pas leurs yeux : l’homme n’est autre que Jos Leijdekkers, surnommé « Chubby Jos », en français : « Jos le joufflu ». Mais derrière ce visage juvénile se cache l’un des narcotrafiquants et criminels les plus recherchés d’Europe.

C’est par cette révélation que commence l’enquête du journaliste Alexander Clapp, publiée en septembre dans 1843, le magazine de long format de The Economist, avec le soutien du Pulitzer Center. À partir d’un séjour en Sierra Leone en avril 2026, le reporter, basé à Athènes, raconte comment un Néerlandais de 35 ans, sans autre bagage qu’un téléphone et un carnet d’adresses de fournisseurs, a transformé en quatre ans ce pays d’Afrique de l’Ouest en plaque tournante de la cocaïne colombienne à destination de l’Europe.

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(En haut à gauche) Julius Maada Bio, le président de la Sierra Leone. (Au centre) Jos Leijdekkers assiste à la messe aux côtés d’Agnes Bio, la fille du président, avec qui il a eu un enfant. Source : 1843, The Economist

Un « investisseur turc » à Freetown

Arrivé à Freetown, la capitale sierra-léonaise, en 2022, l’homme se présente comme un investisseur turc et choisit d’avoir comme nom Omar Sheriff. En décembre 2022, il séjourne un mois à l’hôtel 2 Seasons Resort, en bord de mer, où, selon d’anciens employés interrogés par 1843, il reçoit des ministres, des responsables politiques et même, une fois, l’ambassadeur de Chine de l’époque. Il interdit qu’on le photographie, possède une dizaine de téléphones, circule entouré de gardes du corps ghanéens et sud-africains et va jusqu’à régler l’addition des clients trop bruyants pour qu’ils quittent l’hôtel.

Très vite, il soigne son image auprès de la population. Dans les villages de pêcheurs autour de la capitale, l’on raconte qu’il distribue liasses de dollars et sacs de riz. 

Tokeh, cité balnéaire située à une vingtaine de kilomètres de la capitale, où il passe quelques jours chaque mois, il paierait les fournitures et les frais de scolarité des enfants, et offrirait à chaque Ramadan riz et argent liquide à un millier de familles. Les habitants l’appellent « Jagaban », un mot yoruba désignant un chef très riche. Un pêcheur qui lui fournissait des barracudas le croyait colombien.

Le vernis se fissure une première fois la nuit du Nouvel An 2023, quand l’un de ses gardes du corps tire sept balles dans le genou d’un jeune homme issu d’une grande famille libanaise de Freetown, dans une boîte de nuit. Les puissants hommes d’affaires libanais du pays veulent riposter et tentent d’arrêter le tireur. Échec. L’homme a déjà été mis à l’abri et est introuvable.

De tueur à gages à baron de la cocaïne

Mais qui est vraiment Jos Leijdekkers devenu Omar Sheriff ? Fils d’un propriétaire de maison close de Breda, dans le sud des Pays-Bas, il fait son premier séjour en prison en 2011, après avoir tiré sur deux frères à la sortie d’un bar près de La Haye. À sa libération, ses contacts carcéraux le font entrer dans la « Mocro Maffia », le réseau criminel qui a pris le contrôle du trafic de cocaïne aux Pays-Bas, sous la houlette de Ridouan Taghi, un baron de la drogue néerlando-marocain condamné en février 2024 à la prison à perpétuité pour avoir dirigé une organisation criminelle baptisée The Angels of Death (les anges de la mort). Leijdekkers gère alors pour le mafieux Ridouan Taghi le port d’Anvers, porte d’entrée majeure de la drogue en Europe.

Quand Taghi est arrêté à Dubaï fin 2019, Leijdekkers récupère ses contacts et monte ses propres filières. Le décryptage en 2021 de SKY ECC, une messagerie chiffrée prisée du crime organisé, met au jour des dizaines de milliers de ses messages : des cargaisons qui se comptent en tonnes, et une violence sans limite envers quiconque se met en travers de son chemin. Selon 1843, son réseau, qui s’étend de l’Amérique latine au Moyen-Orient en passant par l’Europe, rapporterait plus de deux milliards de dollars par an. Ses paquets de cocaïne portent un sceau, « Holly », pour Hollywood.

Après Dubaï, il trouve refuge en Turquie, où il obtient la nationalité en achetant avec des lingots d’or une villa près de la ville de Bodrum,  située dans le sud-ouest de la Turquie au bord de la mer Égée. En mai 2023, une vaste opération de police y vise son organisation : 51 personnes sont arrêtées, mais lui quitte le pays en jet privé. C’est à ce moment que sa trace se perd. Jusqu’à la vidéo de la messe dans le petit village de Tihun, en Sierra Leone.

Pourquoi la Sierra Leone ?

Pour comprendre ce choix, 1843 revient sur l’évolution des routes de la cocaïne. Pendant longtemps, la drogue sud-américaine arrivait directement dans les grands ports du nord de l’Europe, Rotterdam en tête. Le renforcement des contrôles a poussé les cartels à diversifier leurs itinéraires. À partir du milieu des années 2000, l’Afrique de l’Ouest devient une étape : la Guinée-Bissau d’abord, puis la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Cap-Vert. Aujourd’hui, selon les estimations citées par le magazine, environ un tiers de la cocaïne qui atterrit en Europe transite par la région, stockée parfois des mois dans des entrepôts avant de repartir par petits bateaux vers la Méditerranée.

La Sierra Leone, située entre ces pays, réunissait selon le reportage tous les atouts : un État affaibli par onze ans de guerre civile, une élite politique malléable, une diaspora libanaise très présente dans la banque et le BTP, des plages propices aux débarquements comme aux hôtels qui servent à blanchir. Résultat, le réseau qui y est basé brasserait chaque année un volume de cocaïne équivalent au quart du PIB du pays. Dans un pays où la moitié de la population vit avec moins de trois dollars par jour, cet argent finit, souligne 1843, par irriguer l’État lui-même : salaires, forces de sécurité et infrastructures.

Un homme que personne ne nomme

Sur place, le journaliste décrit un pays où tout le monde parle de Leijdekkers, mais où il est vivement déconseillé de poser des questions sur lui. Un investisseur minier norvégien prévient le reporter que la seule preuve de l’avancée de son enquête serait un « accident de voiture » organisé. Une correspondante néerlandaise de RTL Nieuws, venue enquêter en février 2025, a été arrêtée devant une villa où il était censé résider et interrogée pendant quinze heures.

Dans la classe politique, c’est le silence. Le président Bio n’a jamais évoqué publiquement la présence de cet homme, avec qui sa fille Agnès a eu un enfant en septembre 2025, selon 1843. Un ancien gouverneur de la Banque centrale fait mine de ne pas entendre la question, le chef de l’opposition parlementaire cesse de répondre. Le Néerlandais détiendrait un passeport diplomatique sierra-léonais et se déplacerait en convoi escorté par la garde présidentielle. Le magazine indique avoir sollicité la présidence, la police et l’armée, sans obtenir de réponse.

Les témoignages recueillis dessinent un système. Un ancien agent des douanes raconte qu’à partir de fin 2022, le directeur général du port de Freetown, neveu du président, faisait évacuer les quais certains soirs, environ une fois par trimestre, avant que des soldats n’escortent des conteneurs identifiés à l’avance loin des scanners. En juillet 2025, un chalutier, l’Agios, s’échoue près de Freetown avec à son bord quatre hommes blancs, des paquets et des devises, selon des habitants ; l’armée emporte le tout, et un communiqué officiel assure qu’il n’y avait rien de suspect : circulez. En janvier 2026, c’est un sous-marin chargé de cartons qui se retrouve coincé sur une plage du sud de la péninsule.

Quand des paquets de cocaïne, surnommés « bibles », s’échouent sur la côte après une tempête, les pêcheurs savent qu’une récompense les attend s’ils les rapportent, et qu’il vaut mieux ensuite quitter le quartier. Ceux qui les gardent pour eux ? « Ce sont ces garçons-là qui disparaissent », confie au journaliste le caïd d’un bidonville de Freetown.

Le reportage revient aussi sur la disparition, en octobre 2025, d’Allan Jalloh, enlevé en plein jour avec deux amis, dont un footballeur connu, sur un parking de Freetown. Selon une source gouvernementale citée par 1843, il faisait partie d’une bande de 22 personnes, parmi lesquelles des policiers et des militaires, qui avait remplacé par de la farine une partie de la cocaïne stockée dans les entrepôts de Leijdekkers. Tous auraient été retrouvés en quelques semaines. Son frère, lui, est convaincu qu’il a été tué par le réseau de Leijdekkers.

L’Europe impuissante

En Europe, Jos Leijdekkers a été condamné à 57 ans de prison en Belgique et, par contumace, à 24 ans aux Pays-Bas, qui lui réclament aussi 96 millions d’euros d’amendes. Il reste soupçonné d’implication dans au moins douze meurtres. La Haye offre 200 000 euros pour toute information permettant de le localiser. Mais aucun traité d’extradition ne lie la Sierra Leone à la Belgique ou aux Pays-Bas, et Freetown répond qu’une enquête sur les conditions de son entrée dans le pays doit d’abord aboutir.

Les saisies, elles, se multiplient. En mai 2026, la police espagnole intercepte au large du Sahara occidental, l’Arconian, cargo parti de Sierra Leone, avec plus de 30 tonnes de cocaïne à bord, la plus grosse cargaison jamais saisie. Huit tonnes sont découvertes un mois plus tard à Wilhelmshaven, en Allemagne, dans un conteneur de fèves de cacao, puis près de quatre tonnes au Liberia en juillet. Les enquêteurs attribuent les trois envois à son réseau. Les Pays-Bas ont même envisagé de le capturer par la force. Un ancien membre de son entourage raconte avoir transmis aux autorités néerlandaises le plan de son bureau à Freetown, en vue d’une opération héliportée. Ce scénario a été écarté au profit d’un enlèvement par vedette depuis un hôtel en bord de mer, finalement jugé trop risqué, d’autant que la Sierra Leone n’avait donné aucune autorisation. Selon le quotidien De Telegraaf, des forces spéciales ont ensuite été positionnées au large du Liberia pour l’intercepter dans les eaux internationales. L’opération a été annulée au dernier moment : Leijdekkers n’est jamais monté à bord.

Le reportage se clôt sur une scène saisissante. Au dixième jour de son séjour, alors qu’il circule sur la Peninsula Highway, la route côtière qui longe la péninsule au sud de Freetown, Alexander Clapp voit passer un convoi de cinq véhicules filant vers la capitale : trois Land Cruiser blancs, encadrés par deux pick-up dont les plateaux sont remplis de soldats. Ni gyrophares ni sirènes, rien à voir avec les cortèges présidentiels. Il le suit à moto. À l’approche de Freetown, l’un des Land Cruiser quitte le convoi et s’engage vers le centre-ville, jusqu’au parking d’un commissariat. Depuis une agence bancaire située en face, le journaliste voit descendre un homme blanc corpulent, au crâne rasé. Des policiers en uniforme le saluent avec déférence. C’est Jos Leijdekkers, qui entre dans le bâtiment. 

Source : Alexander Clapp, enquête publiée dans 1843, le magazine de grands reportages de  The Economist, avec le soutien du Pulitzer Center. Lire le reportage original


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