Incendie d’un centre de traitement, disparition dans la nature de plusieurs cas suspects internés, agression d’agents lors d’enterrements sécurisés… En République démocratique du Congo, la lutte contre la 17e épidémie à virus Ebola ne se limite pas qu’aux centres de traitement. Elle se mène aussi sur le terrain de la confiance, où la méfiance de certaines communautés met à l’épreuve les efforts de riposte en Ituri, au Nord-Kivu et au Sud-Kivu.
La province de l’Ituri est l'une des trois provinces de l'Est de la RDC confrontées depuis plus de deux décennies à une crise humanitaire chronique liée aux conflits armés et aux déplacements récurrents de populations. A la crise sécuritaire s’ajoute la crise sanitaire. L’Ituri est présenté comme l'épicentre de la propagation du virus Ebola. La province frontalière de l’Ouganda enregistre 322 cas et 46 décès dans 24 zones touchées, selon les données du ministère de la Santé. Malgré les moyens mobilisés par le gouvernement pour la riposte, Ebola progresse, facilitée par la méfiance des communautés locales. Une situation alimentée par les croyances et les rumeurs.
Des décès inexpliqués dès début 2026
Tout commence plusieurs mois avant la déclaration officielle de l’épidémie. Depuis le début de l’année 2026, des décès inexpliqués se multiplient dans plusieurs localités. Des familles entières sont touchées. Pas d’explications claires. De cette absence d’information naissent les rumeurs.
Tantôt un fait mystérieux. Dans certaines communautés, des habitants attribuent les décès à un prétendu sort jeté après la mort du fils d’une personnalité locale. « Son médecin soignant (du fils décédé) et tous ceux qui avaient touché son cercueil sont tous morts », explique Edouine Kirere, membre de la société civile et actrice de droit de la femme à Bunia, chef-lieu de la province de l'Ituri située dans le nord-est du pays. Poursuit-elle, « Il y a des maisons qui sont restées fermées actuellement parce que toute la famille n’est plus ».
Mobilisation des fonds en un temps record. 20 millions de dollars décaissés en urgence, une semaine après la déclaration de l’épidémie, pour soutenir le plan national de lutte contre Ebola, estimé à 319 millions de dollars. Arrivée au même mois de mai du directeur général de l’OMS en Ituri. L’épidémie prend rapidement une portée internationale. Les communautés locales, vivant dans la promiscuité et les violences répétées, accusent les autorités sanitaires de récupération de la situation pour s’enrichir derrière les financements des partenaires.
Voix tremblante. Pris d’une émotion, Pathy, habitant de Bunia déclare « Si je ne me sens pas bien, je préfère mourir à la maison que d’aller à l’hôpital ». Pathy vient de perdre un très proche, Flavien, le président de l’organisation des jeunes de la commune de Mbunya, l'une des trois communes principales de la ville de Bunia. « Souvent il saignait du nez, puis se remettait après l’application de quelques produits. Cette fois, on l’a amené à l’hôpital, il n’avait pas la fièvre, mais étonnement, les médecins disent qu’il a des symptômes d’Ebola. Ils lui donnent quelques injections, et directement il commence à vomir et meurt le soir ».
Pour Pathy, « les personnels soignants aggravent la situation au détriment de nos vies », croit-il. Son récit n’est pas confirmé par les autorités sanitaires, mais illustre la défiance persistante d’une partie de la population envers les structures de prise en charge. Cette croyance n’est qu’une sur la liste de nombreuses autres très répandues au sein de plusieurs communautés.
Agressions lors d’enterrements
Lisa, une habitante de Mambasa, localité aussi située dans la province de l’Ituri, ne comprend pas pourquoi les familles ne peuvent pas enterrer leurs membres. « Ils ne nous laissent pas dire au revoir à un proche décédé. Ce n’est pas normal. Comment expliquer que tu ne peux pas enterrer ton père ni le voir pour les adieux. Une fois décès confirmé, il est enterré dans les minutes qui suivent ». Des rituels lors de l’enterrement sont symboliques dans certaines communautés. « On pleure avec quelques pas de danse autour du cadavre. On amène le cadavre dans les endroits qu’il fréquentait habituellement pour les derniers moments. À l’enterrement, on prononce quelques paroles d’affection pour le proche décédé », raconte, Lisa, fustigeant la décision des autorités d’enterrer très rapidement les personnes décédées par Ebola.
Lisa comme d’autres personnes dans d’autres zones touchées par le virus ravageur, veulent, de gré ou de force, récupérer les corps de leurs proches. À Rwampara, situé à une dizaine de kilomètres de Bunia, une personne suspectée d’avoir Ebola est récemment décédée. Les équipes sanitaires tentent d’appliquer les procédures sécurisées d'inhumation, la famille a exigé la restitution du corps. Les discussions ont dégénéré et des habitants ont incendié le centre de traitement. Plusieurs cas suspects ont ensuite pris la fuite. Un autre incident est signalé dans le cimetière de Nyamurongo, à Bunia. 4 agents de la Croix-Rouge ont été grièvement blessés, lundi 1 juin, par des jeunes en colère, qui ont tenté d'ouvrir de force le cercueil du défunt.
« Ebola peut décimer plus que les armes. On peut fuir la guerre par le bruit des armes, mais pas Ebola. L’épidémie n’a aucun bruit. C’est un proche que tu aimes qui te transmet sans que tu ne puisses remarquer. Si on ne détecte pas, au bout de 21 jours, ça devient compliqué », alerte le docteur Ruben Dhenyo, médecin chef de zone de Mongbwalu, autre ville de la province de l’Ituri.
Recours aux tradipraticiens
Cette 17e épidémie d’Ebola dont la souche est appelée Bundibugyo. La souche a été identifiée pour la première fois en 2007 en Ouganda, puis observée à nouveau lors d’une épidémie en 2012 en République démocratique du Congo. Comme les autres virus Ebola, la souche Bundibugyo est probablement d’origine animale. Le virus circule chez certaines chauves-souris qui se nourrissent elles de fruits, avant de passer à l’humain. La contamination survient généralement lors de contacts directs avec des animaux infectés, vivants ou morts, notamment en zone forestière, selon les spécialistes.
A ce jour, contrairement à d’autres variants d'Ebola, la souche Bundibugyo ne dispose pas encore de vaccin. L’absence de remède spécifique renforce le doute chez certaines personnes. « Si je suis malade, je trouve mieux de rester à la maison, parce que même si je me rends à l’hôpital, les médecins n’ont pas le vaccin contre Ebola », explique un quadragénaire de Mongbwalu.
On signale des familles qui retiennent encore leurs membres malades pour cette raison.. Ces communautés ignorent qu’en attendant le vaccin, la riposte repose sur le strict respect des mesures de santé publique, notamment isolement des cas, recherche des contacts, hygiène. « Il faut que la sensibilisation soit rapidement renforcée. Certaines personnes commencent à comprendre, mais d’autres sont encore réticentes. Elles pensent que les tradipraticiens ont des médicaments à base de plantes pour guérir la maladie à virus Ebola. Néanmoins, il y a un grand changement par rapport aux jours précédents. Nous recevons petit à petit les gens qui comprennent », se félicite docteur Ruben Dhenyo.
Le ministre de la Santé reconnaît ces défis. Lors du dernier briefing sur l’évaluation de riposte tenue en Ituri avec le gouverneur militaire et le ministre de la communication, il a annoncé le recrutement et la formation de près de 60. 000 relais communautaires chargés de sensibiliser les populations et de renforcer la prévention dans les zones affectées.
Pour les autorités sanitaires, la bataille contre Ebola ne se gagnera pas uniquement dans les centres de traitement ou les laboratoires. Elle dépend aussi de la capacité à rétablir la confiance avec des communautés éprouvées par des années de conflits, de rumeurs et de désinformation. Sans cette adhésion, préviennent les médecins, le virus pourrait continuer à circuler malgré les efforts déployés sur le terrain.






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