Au Sénégal, à la suite de l’affaire Softcare, à l’origine d’une polémique largement relayée sur les réseaux sociaux et révélatrice de potentielles failles dans la fabrication des serviettes hygiéniques jetables, de nombreuses initiatives locales gagnent en visibilité en proposant aux femmes des protections menstruelles lavables et durables.
Dans cette série, composée de deux articles, Tama Média met en lumière deux initiatives locales portées par des femmes et pensées pour la santé des femmes, l’économie locale et la protection de l’environnement, tout en soulignant leurs limites et défis dans un écosystème réglementé par une loi sans décret d’application.
Softcare, filiale du groupe chinois Sunda International, a commencé à implanter sa production locale en Afrique en 2018. Aujourd’hui, l’entreprise dispose de plusieurs unités de production dans différents pays africains, notamment au Ghana, au Kenya, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et en Zambie.
Selon China-Global South Project (CGSP), une initiative indépendante consacrée à l’étude de l’engagement de la Chine en Afrique, l’entreprise produit annuellement près de 2,9 milliards de serviettes hygiéniques et plus de 6,3 milliards de couches pour bébés, vendues sur le continent africain.
Commercialisé dans plus de 30 pays à travers le monde, le groupe chinois Sunda (Softcare) a fait, il y a quelques mois, l’objet d’une vive controverse au Sénégal, en Afrique de l'Ouest.
Une affaire qui a connu plusieurs rebondissements
Le 8 décembre 2025, l’Agence sénégalaise de régulation pharmaceutique (ARP) a ordonné le retrait immédiat du marché local des couches pour bébés et des serviettes hygiéniques de la marque Softcare, à la suite d’une inspection menée dans l’usine de production située à Sindia, dans la région de Thiès, au Sud-est de la capitale Dakar.
Les inspecteurs affirment avoir constaté la présence de 1 300 kilos de matières premières périmées, qui sont dans le circuit de fabrication de ces produits destinés aux bébés, aux enfants et aux femmes. Ce qui constitue, selon l’ARP, un « manquement grave aux normes de sécurité sanitaire », susceptible d’exposer les utilisateurs à des irritations, des allergies ou des infections cutanées.
Quelques jours plus tard, l’Agence s’est rétractée : elle a indiqué, cette fois-ci, que les matières périmées n’avaient pas été intégrées dans le processus de fabrication, après l’examen approfondi de l’ensemble de la documentation transmise par la société – en réponse à la correspondance officielle de l’ARP. Ainsi, le 16 décembre 2025, l’Agence a déclaré que les produits Softcare sont désormais jugés conformes, propres à la consommation, et peuvent donc être remis sur le marché.

Le Directeur général de l’ARP limogé et remplacé
Face à la presse, le 05 mars 2026, le ministre sénégalais de la Santé d'alors a présenté les résultats de l’enquête indépendante menée sur l’affaire Softcare. Dr Ibrahima Sy a affirmé qu’aucun risque sanitaire n’a été identifié par des arguments tangibles concernant les produits Softcare. Il a également souligné la nécessité de renforcer les mécanismes de contrôle, d’améliorer les normes de qualité et de consolider les dispositifs de régulation afin de prévenir toute situation similaire.
À l’issue du Conseil des ministres du 18 mars 2026, le Directeur général de l’ARP, Dr Alioune Ibnou Abou Talib Diouf, a été relevé de ses fonctions et remplacé par Mme Aissatou Sougou, Docteure en pharmacie.
Cette affaire, qui a connu plusieurs rebondissements, a mis en lumière la profonde méconnaissance du public quant à la composition réelle de ces produits jetables très utilisés au Sénégal. Elle a en outre favorisé une réflexion chez les femmes et les jeunes filles sur les produits jetables d’hygiène intime, qui sont commercialisés dans le pays.
De nombreuses questions et inquiétudes
Depuis, celles-ci se posent de nombreuses questions, jugées à la fois légitimes et pertinentes. Que contiennent réellement les serviettes hygiéniques jetables ? Sont-elles sûres à 100 % ? Existe-t-il des alternatives aux serviettes jetables qui soient à la fois fiables, confortables et respectueuses de la santé intime des utilisatrices ?
Face à ces inquiétudes et questionnements sur la composition et les conditions de production des protections jetables, des initiatives locales ont été mises sur pied. Développées par des femmes entrepreneures, celles-ci ont été pensées pour la santé des femmes, l’économie locale et la protection de l’environnement.
Timla Underwear, une alternative aux « serviettes hygiéniques toxiques »
Un pot de fleurs posé à côté, un tableau représentant une panthère noire au regard perçant accroché au mur, et, sur la table, une bassine de taille moyenne remplie d’eau structurent l’espace.
Debout, une serviette hygiénique et un petit pot de pâte lavante à la main, Lala Dieng se prépare face à la caméra. Elle s’apprête à enregistrer une vidéo destinée à ses clientes, dans laquelle elle explique comment utiliser et nettoyer les produits qu’elle commercialise. Dans ce studio à l’esthétique sobre sise à Liberté 6, un quartier dakarois, la scène prend vie avant que sa séquence ne soit publiée sur les réseaux sociaux. « Nous commercialisons des serviettes hygiéniques lavables et des culottes menstruelles élégantes et adaptées au mode de vie des femmes africaines », annonce-t-elle à son audience, en utilisant les codes du marketing digital. Pour la jeune dame, les femmes sénégalaises méritent mieux que des solutions jetables, coûteuses et polluantes.
Timla Underwear est une marque sénégalaise créée en 2023 avec la volonté d’offrir aux femmes une alternative saine et durable pendant leurs règles. La firme propose, d’après sa fondatrice, « la solution contre les serviettes hygiéniques toxiques » en particulier celles jetables, dont certaines marques ont vu leur système de production déclencher une alerte sur la sécurité sanitaire des protections menstruelles vendues au Sénégal, notamment avec l'affaire Sofcare.
Ayant elle-même été confrontée, comme beaucoup de femmes, à des inconforts liés aux serviettes jetables (irritations, odeurs, production de déchets), elle a eu l’idée de créer une marque alliant confort et durabilité, tout en parlant sans tabou des règles. Les réseaux sociaux constituent ainsi son principal espace d’expression. À travers de courtes vidéos, elle y fait la promotion de ses produits en mettant en avant leur qualité.
Un pack de cinq serviettes hygiéniques lavables à 16 euros

Sur le plan financier, les serviettes jetables représentent une dépense régulière et cumulative tout au long de la vie menstruelle. En revanche, les serviettes lavables, bien que plus coûteuses à l’achat initial, deviennent plus avantageuses à moyen et long terme, car elles peuvent être réutilisées sur de nombreux cycles.
La marque sénégalaise propose un pack de cinq serviettes hygiéniques lavables à 10 000 F CFA soit environ 16 euros. Rapporté à l’unité, cela représente 2 000 F CFA (trois euros environ) par serviette, mais surtout un investissement qui peut couvrir plusieurs cycles pendant de longs mois, à condition d’en prendre soin correctement.
La serviette lavable se fixe à la culotte grâce à des ailettes munies de boutons-pression ou d’un système d’attache. Une fois utilisée, elle ne se jette pas. Elle se rince, se lave avec un savon doux (peu importe lequel) conçu pour éliminer les taches et impuretés tout en respectant les fibres délicates des tissus, se fait sécher de préférence au soleil, puis se réutilise.
« Ces tissus sont choisis pour leur confort, leur capacité d’absorption et leur innocuité sur la peau. » – Lala Dieng, fondatrice de Timla Underwear.
Ces protections menstruelles réutilisables, pensées pour remplacer les serviettes jetables classiques, sont composées de plusieurs couches de tissu : une partie en contact avec la peau, souvent en coton ou en matière douce, une ou plusieurs couches absorbantes à l’intérieur, et une couche extérieure légèrement imperméable qui protège la culotte des fuites.
« Nous utilisons du coton bio, du bambou et du PUL imperméable certifié Oeko-Tex (un label international de qualité certifiant les textiles et les cuirs pour leurs qualités sanitaires et écologiques, NDLR). Ces tissus sont choisis pour leur confort, leur capacité d’absorption et leur innocuité sur la peau. Les serviettes lavables ne contiennent pas de produits chimiques et respectent la flore intime », affirme auprès de Tama Média Lala Dieng.
Les serviettes lavables offrent souvent une meilleure respirabilité et limitent les risques d’irritations, d’allergies ou d’inconfort liés aux substances chimiques, parfums et plastiques présents dans certaines protections jetables. Toutefois, leur efficacité dépend d’un entretien rigoureux afin de garantir une hygiène optimale. Bien entretenues, ces serviettes peuvent être réutilisées pendant au moins deux ans, selon la fréquence d’utilisation.
Un écart qui explique la différence massive de déchets produits
Au Sénégal, la dernière grande enquête démographique, réalisée par les autorités et publiée fin octobre 2025, indique que 82 % des femmes adolescentes et adultes sénégalaises vivant en milieu urbain déclarent avoir utilisé en 2023 des serviettes jetables.
Celles-ci sont composées d’un mélange de matières synthétiques – comme le plastique pour les couches externes imperméables et le voile supérieur, et de produits chimiques – et génèrent une grande quantité de déchets non biodégradables.

Selon les estimations du rapport « Les coûts environnementaux et économiques des protections menstruelles, couches pour bébé et lingettes à usage unique », publié en 2019 par l'organisation Zero Waste Europe, une femme menstruée utilise en moyenne 32 protections jetables par cycle, soit environ 416 par an (en considérant un rythme de 13 cycles par an) et près de 14 000 sur l’ensemble de sa vie reproductive (de 13 à 49 ans). En considérant qu’une protection usagée pèse environ 12 g, cela représente plus de 180 kg de déchets générés au cours de 36 années de menstruations.
À l’inverse, les serviettes lavables, fabriquées en tissu (souvent en coton), peuvent être utilisées pendant plusieurs années, réduisant considérablement l’empreinte écologique liée à la gestion des menstruations. Selon les fabricants, une personne utilisant des serviettes hygiéniques réutilisables peut se contenter d’un stock de six à douze serviettes, renouvelé tous les deux ans, soit 108 à 216 serviettes sur 36 années de menstruations. Autrement dit, là où les protections jetables mobilisent 14 000 unités, les serviettes réutilisables n’en nécessitent que quelques centaines, un écart qui explique la différence massive de déchets produits.
Confort revendiqué et contraintes du quotidien, le retour des utilisatrices
Près de deux milliards de personnes dans le monde ont des menstrues chaque mois, selon les données (2022) de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Ces estimations se réfèrent généralement aux adolescentes et aux femmes âgées de 15 à 49 ans.
Présentées comme une alternative durable et économique aux protections jetables, les protections menstruelles lavables semblent convaincre et séduire de plus en plus de femmes. Certaines utilisatrices mettent en avant une expérience plus confortable, voire libératrice, loin des contraintes associées aux serviettes jetables.
« Je suis vraiment satisfaite des serviettes lavables. Je viens de terminer ma période menstruelle, aucune gêne. Leur capacité d’absorption est remarquable », témoigne Madame Cissé, épouse et mère de famille, qui a requis l’anonymat. Enthousiaste, elle signale avoir recommandé ces protections à son entourage.
Comme elle, Aïcha, une autre jeune dame, met en avant dans son témoignage l’aspect confort : « C’est sans aucune gêne, aucune fuite de liquide, même pas une petite tache. » Elle poursuit : « D’habitude, avec les serviettes jetables, je reste dans une seule position la nuit pour éviter les fuites. Mais cette fois-ci, j’ai dormi sans m’en soucier et, au réveil, c’était comme si je n’avais pas bougé. »
Si toutes les deux, Mme Cissé et Aïcha, s’en réjouissent et vantent leurs bienfaits, c’est loin d’être le cas chez d’autres. Ces voix, quant à elles, se montrent beaucoup plus nuancées ou réservées. Pourquoi donc ? Pour elles, bien que le confort soit souvent mis en avant, la question de la praticité reste parfois déterminante.
« Les conditions ne me permettent pas de bien entretenir mes serviettes réutilisables. »
C’est le cas de Mariame Wone, 26 ans, qui reconnaît les avantages des protections réutilisables, tout en assumant son choix de ne pas y recourir. « Je trouve que les serviettes réutilisables sont une bonne alternative pour celles qui veulent faire des économies. Certaines les trouvent plus confortables et plus naturelles. Mais cela demande un peu plus d’organisation au quotidien, notamment pour le lavage et le séchage », tente-t-elle de nuancer auprès de Tama Média, ce jour-là, sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar.

L’étudiante en journalisme assume son choix. Elle n’est pas encore prête à faire cet investissement, le lavage et le séchage des serviettes réutilisables. Elle s’explique : « Je ne les utilise pas. Je leur préfère les jetables, car je n’ai pas le temps de les laver. En plus, je ne me sens pas à l’aise en les utilisant puisque le tissu me dérange. Alors qu'avec les jetables, on n’a pas à se soucier du nettoyage. Elles sont emballées individuellement, ce qui est plus pratique. »
Au campus pédagogique, dans une ambiance détendue, Ndèye Ndiémé Touré profite de ses quinze minutes de pause au réfectoire du Cesti (Centre d'études des sciences et techniques de l'information), entourée de ses camarades de classe. Café en main, elles discutent et se mettent à jour sur l’actualité brûlante du jour. L’étudiante a déjà expérimenté les deux options. « J’ai utilisé des serviettes lavables lorsque j’étais au lycée, se remémore-t-elle. Elles sont confortables et permettent de réduire les dépenses mensuelles liées à l’achat de protections jetables. »
Depuis, son cadre de vie a changé, modifiant ses habitudes. Elle partage ainsi, en partie, le constat dressé par Mariame Wone : « Depuis que je vis sur le campus (de l’université), je suis retournée aux serviettes jetables. Les conditions ne me permettent pas de bien entretenir mes serviettes réutilisables. »
Cette contrainte est loin d’être anodine : « Lorsqu’elles sont mal lavées, elles peuvent entraîner certaines complications. Dans ce cas, les serviettes jetables sont beaucoup plus pratiques pour moi », tranche l’étudiante Ndèye Ndiémé Touré.
D’un point de vue pratique, les serviettes jetables restent perçues par bon nombre de femmes comme plus simples d’utilisation, notamment en situation de mobilité, d’urgence ou dans les zones où l’accès à l’eau est limité. Les serviettes lavables, quant à elles, exigent une certaine organisation, du temps, un accès à l’eau, un espace de séchage et, surtout, une sensibilisation préalable, ce qui peut représenter un frein dans certains contextes sociaux ou culturels.






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