Longtemps cantonnée au silence, la question d'hygiène menstruelle s’impose aujourd’hui dans le débat public au Sénégal. Après le scandale Softcare, les protections hygiéniques sont devenues un enjeu de santé, d’éducation et de société, poussant certaines initiatives locales à tenter de briser les tabous tout en proposant des alternatives durables.
Dans cette série, composée de deux articles, Tama Média met en lumière deux initiatives locales portées par des femmes et pensées pour la santé des femmes, l’économie locale et la protection de l’environnement, tout en soulignant leurs limites et défis dans un écosystème réglementé par une loi sans décret d’application. Retrouvez la première partie ici.
Tabous culturels et éducation menstruelle au Sénégal
C’est dans cette perspective de solutions adaptées que la française Marina Gning s’est engagée dans le développement de produits d’hygiène réutilisables. Avec son mari sénégalais, elle a cofondé l’entreprise ApiAfrique, établie à Ngaparou, dans le département de Mbour. Celle-ci est spécialisée dans la fabrication et la distribution de produits d’hygiène lavables et réutilisables pour les femmes (serviettes hygiéniques, culottes menstruelles) et pour les bébés (couches lavables), tous fabriqués au Sénégal.
À son avis, parler librement des règles reste encore tabou dans de nombreuses communautés sénégalaises et cela freine l’adoption de nouvelles pratiques, même bénéfiques. Elle souligne que l’un des principaux défis est le manque d’éducation : « Si on ne connaît pas son corps, si on ne comprend pas comment il fonctionne, ce sera compliqué ».
Pour remédier à cela, son organisation a développé des outils éducatifs, notamment une application mobile gratuite qui permet de faire le suivi de son cycle menstruel. Dénommée Weerwi, qui signifie « le mois » en langue wolof, cette solution technologique est conçue spécifiquement pour les jeunes filles et les femmes africaines, particulièrement celles de l’Afrique de l'Ouest.
Développée au Sénégal, elle offre des fonctionnalités telles que le calcul des règles et de la fertilité, un chatbot anonyme, des articles éducatifs adaptés au contexte local, ainsi qu’un suivi confidentiel de la santé intime. ApiAfrique propose également de courtes vidéos sur sa chaîne YouTube, afin de sensibiliser massivement les jeunes filles, de les aider à comprendre leur cycle menstruel et à mieux vivre leurs règles.
Produire localement pour allier santé, emploi et écologie
Marina s’active dans le domaine des produits d’hygiène réutilisables depuis 2009, avec la création de son entreprise ApiNapi en France, une marque de couches pour bébé et de serviettes hygiéniques lavables.
De retour au Sénégal en 2016, Marina et mari ont voulu proposer des solutions qui réduisent les déchets tout en préservant la santé. « Nous voyions des serviettes et des couches jetables polluer partout au Sénégal, dans les décharges et dans la mer… On s’est donc dit que c’était dommage de reproduire les mêmes erreurs qu’en Europe ou en Amérique, alors qu’il existe aujourd’hui des solutions modernes, pratiques et plus respectueuses. C’est ce qui nous a motivés à créer ApiAfrique tout en proposant des produits d’hygiène beaux, sains et écologiques, fabriqués par des femmes au Sénégal », précise auprès de Tama Média l'entrepreneure de taille moyenne, au teint clair et aux cheveux bruns.
Au sein de sa structure, la fabrication locale est essentielle : « L’idée était également de contribuer à la création d’emplois locaux en implantant une production ici au Sénégal ». Leur gamme se décline en plusieurs produits, à différents niveaux de prix, afin de répondre à une diversité de besoins et de budgets.
Leurs matières premières sont choisies d’après elle pour leur innocuité : « Nous n’utilisons que des matières premières certifiées, notamment du coton bio et des tissus certifiés Oeko-Tex, afin de garantir l’absence de produits nocifs, même dans les teintures ou les pressions ». Ensuite, les tissus sont découpés selon des patrons spécifiques (modèles servant de guide pour tracer et tailler les pièces) assemblés à la machine à coudre, munis de pressions, puis emballés pour la vente.
Des conseils pratiques aux utilisatrices de leurs produits ? Marina, la cofondatrice d’Api Afrique, en livre : « Rincer à l’eau froide pour nettoyer tout le sang, laisser tremper avec un peu de savon simple, bien rincer pour éviter les résidus, puis faire sécher au soleil ou repasser. De temps en temps, un trempage au bicarbonate aide à enlever les odeurs ». Le bicarbonate de soude est un produit naturel couramment utilisé pour neutraliser les odeurs et assainir les tissus.
Elle insiste en outre sur le choix de savons non parfumés et peu gras afin d’éviter qu’ils ne laissent des résidus sur les tissus. Les serviettes lavables demandent un entretien régulier, ce qui implique un accès à de l’eau propre et un espace pour sécher au soleil - conditions qui ne sont pas toujours acquises, notamment dans les petits appartements sans espace extérieur.
Les modèles de Timla et Api Afrique montrent qu’il est possible de produire localement des protections hygiéniques lavables, créant des emplois et valorisant des compétences artisanales et techniques endogènes. Cependant, la production de ces produits doit se conformer à un cadre réglementaire précis.
Une loi sans décret d’application
Les serviettes hygiéniques sont classées parmi les produits cosmétiques et d’hygiène corporelle, selon l’autorité pharmaceutique. Ces produits sont définis par la Loi (n° 2023-06) du 13 juin 2023, en son article 2, et relative aux médicaments, aux autres produits de santé et à la pharmacie.
Il s’agit de toute « substance ou préparation destinée à être mise en contact avec les diverses parties superficielles du corps humain, notamment l’épiderme, les systèmes pileux et capillaire, les ongles, les lèvres et les organes génitaux externes ou avec les dents et les muqueuses buccales, en vue exclusivement ou principalement de les nettoyer, de les parfumer, d’en modifier l’aspect, de les protéger, de les maintenir en bon état ou de corriger les odeurs corporelles. »
Cependant, « les produits d’hygiène corporelle sont encadrés par la loi, mais le décret qui doit fixer précisément les conditions de fabrication, d’homologation, de vente et de distribution n’est pas encore disponible », explique à Tama Média Dr Mamadou Sow, chef du service de l’homologation des médicaments, vaccins et autres produits de santé au sein de l’Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique (ARP). L’absence de ce décret signifie qu’il n’y a pas encore de base juridique pleinement opérationnelle sur le plan législatif et réglementaire, bien que la loi existe.
Pour davantage encadrer le secteur, l’autorité de régulation a ainsi adressé, en décembre 2025, une note technique aux fabricants locaux de produits d’hygiène absorbants, notamment les couches pour bébés et les serviettes hygiéniques.
Au fond, la crise des serviettes hygiéniques jetables au Sénégal aura eu le mérite de rendre visible un sujet longtemps relégué à la sphère privée. Elle a ouvert un espace de débat, de réflexion et surtout d’action. Et les initiatives comme Timla Underwear et Api Afrique montrent qu’il est possible de répondre à un problème structurel par des solutions locales, adaptées et portées par celles qui vivent la réalité menstruelle au quotidien, même si que les choix des utilisatrices diffèrent.







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