Longtemps cantonnées aux gradins, les femmes occupent désormais le cœur des arènes sénégalaises. Promotrices, journalistes-reportrices, cantatrices, administratrices de pages spécialisées, vendeuses, supportrices ou responsables logistiques, elles ne sont plus de simples spectatrices. En ce mois dédié aux femmes, coup de projecteur sur ces « Lionnes » qui participent pleinement à la vitalité du « sport de chez nous » et redessinent les contours de la lutte sénégalaise.
Madame Ouleymatou Cissokho est la directrice de l’Arène nationale de la lutte au Sénégal. Depuis décembre 2023, elle assure la gestion de ce complexe sportif d’un coût de 32 milliards de FCFA et incarne cette présence féminine de plus en plus affirmée dans l’univers de la lutte sénégalaise.
Inspectrice de l'Éducation populaire, de la Jeunesse et des Sports (IEPJS), elle symbolise cette nouvelle génération de femmes qui occupent désormais des postes stratégiques. À ses côtés, d’autres Sénégalaises gravitent autour ou vivent de la lutte traditionnelle.
Lors des compétitions de lutte avec ou sans frappe à Dakar et dans les coins les plus reculés du pays, de jeunes femmes, téléphones portables en main pour la plupart, sont massées à côté des sacs de délimitation pour faire vivre ces évènements aux amateurs restés à la maison.
Noyage Fall, le « garçon manqué » de la lutte sans frappe

Cette nouvelle génération ne se contente pas d’observer la lutte : elle la raconte, la filme et la vit au rythme des galas.
« Je suis dans la lutte par amour, grâce à Samba Ndao et Baye Mor. J’ai piqué le virus dans un groupe WhatsApp où j’étais parmi les animatrices. Un jour, j’ai proposé qu’on aille couvrir un gala de lutte. On y est allées avec Mame Diarra. On faisait des messages audio qu’on partageait dans le panel. À force de fréquenter l’arène, j’ai fini par aimer le milieu, surtout l’ambiance et tout le reste. Je me suis adaptée au milieu au fil du temps. Aujourd’hui, j’ai créé un site internet (Diell Bi), j’en suis l’administratrice. Je veux marquer mon empreinte et me faire un nom dans le milieu de la lutte », confie Matou Diémé.
Propriétaire du site internet Biir Arène TV, Nogaye Fall, native de la Petite Côte, est l’une des rares femmes reportrices spécialisées en lutte traditionnelle sans frappe. Chaque week-end, durant la saison, la « Lionne », la vingtaine révolue, parcourt des kilomètres et des kilomètres à la recherche de l’ambiance des galas en lutte simple. De Dakar au Saloum, en passant par le Sine jusqu’à Banjul (Gambie), Nogaye Fall connaît toutes les arènes comme ses cinq doigts.
Petite de taille, teint noir, dreadlocks assumées, habillement dit « masculin », Nogaye Fall cultive un style qui détonne dans un univers longtemps réservé aux hommes.
« Je suis tombée amoureuse de la lutte traditionnelle depuis ma tendre enfance. La lutte simple (sans frappe) est dans mon sang, elle coule dans mes veines. Il m’arrive d’enchaîner la couverture d’une dizaine de tournois de lutte en l’espace de quelques jours, à Dakar comme à l’intérieur du pays. Je suis presque présente dans tous les groupes WhatsApp de lutte simple. Comment la famille l’a-t-elle vécu ? Au début, ce n’était pas facile. Mes parents voulaient parfois me corriger, parce que, pour eux, ce n’était pas évident de voir leur fille évoluer dans un milieu masculin. Mais c’est mon sport favori. N’empêche, je ne me laisse pas faire. Je suis respectée par les hommes », explique-t-elle, rappelant avoir sillonné presque tout le Sénégal pour couvrir les évènements de lutte.
« Quand j’étais plus petite, je fuyais le travail domestique pour aller fréquenter des champions de lutte comme Demba Diawara "Tonnerre”, Moussa Djila et El Hadji Dieng. Si aujourd’hui j’aime la lutte, c’est en partie grâce à eux. Quand ils revenaient de leurs lieux d’entraînement, je laissais tout pour les admirer. Les dimanches, je faisais tout pour terminer à temps le travail à la maison afin de pouvoir aller regarder les compétitions de lutte sans frappe. J’ai toujours été une grande danseuse, une véritable ambianceuse. Quand il y avait un gala à Mbour, j’assurais l’animation avant les compétitions », ajoute le « garçon manqué ».
Ndjira Sall, la Lionne de Farabougou !
Mais l’engagement féminin ne se limite pas à la couverture médiatique. Certaines femmes ont franchi un cap supplémentaire : celui de l’investissement financier et organisationnel.
Ce ne sont pas seulement les structures Gaston Productions, Albourakh Events, Jambaar Productions ou encore Ndiaye Productions qui investissent des centaines de millions dans l’arène. Des structures dirigées par des femmes sont également présentes.
Ndjira Sall (Sall Ngary Productions), Joséphine Mbassa (Joe Mbassa Productions), Mame Diarra Thiang (Thiang Thiang Productions), Ya Maï Sène, Fatou Balla Gaye… figurent parmi les plus en vue. Même les cantatrices Mbayang Loum et Ndèye Fatou Adama Dialy Ngom organisent parfois des galas de lutte sur fonds propres.
On est loin du temps où Ndèye Ndiaye Tyson faisait figure d’exception parmi les rares promotrices. Aujourd’hui, plusieurs femmes investissent l’arène. Toutefois, il faut savoir que toutes ces promotrices s’activent en lutte sans frappe. Certaines, comme Fatou Balla Gaye, ont tenté l’expérience de la lutte avec frappe avant de revenir à la lutte sans frappe.
« La lutte fait partie de mes passions depuis toute petite. Quand j’étais toute petite, je me rappelle que je n’allais pas très souvent aux cérémonies telles que les mariages et les soirées dansantes, mais j’étais tout le temps présente quand on organisait des galas de lutte. Je partais souvent avec mon papa. À Dakar, pratiquement chaque dimanche, je vais au stade pour regarder la lutte si j’ai le temps. Il arrive même que je me déplace dans les régions pour regarder des tournois de lutte. La lutte est comme une drogue pour moi. Voilà ce qui m’a motivée à investir dans le milieu », fait savoir Ndjira Sall, native de Farabougou dans le département de Guinguinéo (Kaolack).
Elle a démarré en décembre 2022 avec une mise de 800 000 FCFA. À ce jour, elle totalise dix tournois pour un investissement global de 21,3 millions de FCFA. « L’année dernière (11 mai 2025), j’avais organisé à l’Arène nationale (Dakar) l’un des plus grands évènements de lutte sans frappe à Dakar, avec une mise de 10 millions de FCFA, ce qu’on n’a pas l’habitude de voir en lutte simple. Mais je ne compte pas seulement m’en arrêter à la lutte sans frappe puisque j’ai des projets pour la lutte avec frappe. Je veux apporter ma pierre à l’édifice », affirme cette pharmacienne de profession.
Ndickou, Mbayang, Ndèye Fatou, Nabou Yadane… les voix des arènes

Au-delà de l’organisation et des médias, les femmes occupent également une place centrale dans la dimension culturelle et artistique de la lutte.
Les cantatrices, héritières d’une tradition bien ancrée, animent les tournois et assurent le spectacle avant, pendant et après les combats. Feue Adja Ndèye Ngom Bambilor, feue Khar Mbaye Madiaga, feue Khady Diouf ou encore Mahé Ndep ont marqué l’histoire du « sport de chez nous ».
« Je suis âgée aujourd’hui. Ma voix ne répond plus, mais j’ai toujours une oreille attentive sur tout ce qui se passe dans l’arène. Les jeunes doivent se ressourcer auprès des anciens, comme Khar Mbaye Madiaga. À l’époque, quand je chantais, je faisais l’effort de connaître les descendants des lutteurs engagés. Dans les années 70, l’arène n’était pas envahie par des chanteuses occasionnelles. Le micro n’était pas donné à n’importe qui. Je fus la première femme à chanter pour des lutteurs sérères, wolofs ou autres. Des chants très appréciés par les lutteurs », se souvenait Ndèye Ngom, avant son décès il y a plus de dix ans,
Aujourd’hui, Ndickou Thioune perpétue l’héritage de sa mère Ndèye Ngom Bambilor, celle-là qui a tenu en haleine l’arène pendant 37 ans (1973-2007). Mais elle ne se déplace à l’Arène nationale de Dakar que lors des grands évènements de lutte, pour continuer à donner du plaisir aux amateurs des arènes sénégalaises.
Mbayang Loum, Ndèye Fatou Adama Dialy Ngom, Nabou Yadane, Fatou Ndiaga, Ndèye Mbaye continuent, elles, d’assurer l’ambiance dans les différentes arènes du pays. Ces dernières assurent régulièrement les spectacles en compagnie de leurs tambours-majors respectifs. Toutefois, Mbayang Loum et Ndèye Fatou restent les deux artistes les plus sollicitées par les promoteurs de lutte simple.
Lors de la saison 2022-2023, sur les 35 journées organisées à Dakar, Mbayang Loum a été programmée à 23 reprises (65 %), tandis que Ndèye Fatou a été sollicitée 12 fois (33 %). À elles deux, les deux cantatrices ont ainsi couvert la quasi-totalité des galas, illustrant leur emprise sur les grandes affiches et leur statut incontesté dans l’arène.
En plus des promotrices, journalistes-reportrices, administratrices de pages spécialisées, supportrices ou encore cantatrices, d’autres femmes évoluent dans le milieu de la lutte. Ces dernières sont vendeuses, responsables du nettoyage…
Cette présence féminine de plus en plus visible traduit une mutation silencieuse mais profonde de la lutte sénégalaise. Longtemps perçue comme un bastion masculin, l’arène devient progressivement un espace d’expression professionnelle et culturelle ouvert aux femmes. Une évolution qui reflète, au-delà du sport, les transformations de la société sénégalaise elle-même. Ainsi, la lutte sénégalaise change de visage. Et dans le tumulte des tambours, au cœur du sable, ce sont aussi des voix féminines qui écrivent désormais l’histoire du sport







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