Au Bénin, les électeurs sont appelés aux urnes le 12 avril pour désigner le successeur de Patrice Talon, quelques mois seulement après la tentative de coup d'État du 7 décembre qui a failli faire basculer le pays dans l'instabilité. Si le président sortant quitte formellement le palais de la Marina, son empreinte sur l'appareil d'État, elle, ne disparaît pas. Son dauphin adoubé, le ministre de l'économie Romuald Wadagni, en est la manifestation la plus visible. Face à lui, Paul Hounkpè, candidat des Forces Cauris pour un Bénin Émergent, se réclame d'une opposition modérée mais part avec peu de chances de l'emporter. La voie semble donc toute tracée pour le dauphin, qui tente malgré tout de s'affirmer par son style propre tout en assumant ouvertement la filiation avec l'ère Talon. Une transition qui ressemble davantage à une reconfiguration du pouvoir qu'à une véritable alternance.
Les chiffres issus des urnes des élections communales et législatives du 11 janvier sont sans ambiguïté. Les deux formations politiques, créées en 2018 par le président Patrice Talon à l'issue de la réforme du système partisan, ont raflé l’intégralité des 109 sièges à l’Assemblée nationale. Il s'agit de l’Union progressiste le Renouveau (Up-R) et du Bloc républicain (BR), qui se sont retrouvés respectivement avec 60 et 49 députés.
Selon les résultats proclamés par la Commission électorale nationale autonome (Cena) et confirmés par la Cour constitutionnelle béninoise, l’Up-R arrive en tête avec 41,21 % des suffrages, suivi du BR (36,62 %). Aucun siège n’est revenu aux autres formations politiques en lice : le Mouvement des Élites Engagées pour l'Émancipation du Bénin (MOELE-Bénin) obtient 1,19 %, les Forces Cauris pour un Bénin Émergent – FCBE (4,78 %), et le parti d’opposition Les Démocrates de l’ancien président Boni Yayi (16,20 %). Au plan national, le taux de participation s’est établi à 36,74 %, traduisant une mobilisation électorale relativement faible.
Pour Marcel Aniwanou, analyste politique et expert en gouvernance, ce niveau est « révélateur d’un découragement démocratique et d’une démobilisation d’une partie de l’électorat ». Concernant le score de chaque parti en lice, il affirme que « ces taux confirment une domination nette de la mouvance présidentielle, mais aussi l’existence d’un socle électoral non négligeable pour l’opposition, qui ne s’est pas traduit toutefois en représentation parlementaire ».
Des irrégularités reconnues, mais un scrutin jugé crédible
Awali Issaka est membre du parti Les Démocrates et député suppléant de la 9e législature. Sollicité par Tama Média, le désormais ancien parlementaire évoque des irrégularités matérielles qui discréditent le scrutin. Il parle du retard dans le démarrage du vote dans certains bureaux, de l’absence de procès-verbaux de déroulement du scrutin, et du manque d’encre indélébile. Selon ses affirmations, « ces manquements ont affecté la sincérité du vote et pesé sur les résultats du parti Les Démocrates ».
Pour autant, ces dysfonctionnements n’ont pas conduit à une remise en cause globale du processus électoral par les institutions compétentes. Cauvias Babadoudou, juriste et expert électoral, opte pour une lecture plus nuancée. « Il y a effectivement eu des manquements organisationnels comme dans tout processus électoral, qu’il ne faut pas minimiser. Mais ils n’ont pas été systémiques ni suffisamment graves pour invalider l’ensemble du scrutin », analyse-t-il pour Tama Média. De son analyse, « le processus est resté conforme aux principes généraux de transparence et de crédibilité, même si des améliorations sont nécessaires ».
Le juriste ‐ expert électoral souligne toutefois que ces irrégularités, combinées à un cadre juridique contraignant, ont pu accentuer le sentiment d’exclusion ressenti par l’opposition. « Le paradoxe est là : une opposition qui dispose d’un socle électoral réel, mais dont la traduction institutionnelle est quasi inexistante », note-t-il.
L’influence du coup d’État manqué
Le scrutin s’est déroulé dans un contexte particulièrement sensible, au lendemain de la tentative de coup d’État du 7 décembre. Cet épisode a replacé les enjeux de sécurité et de stabilité institutionnelle au centre du débat public, influençant le climat politique général.
Un événement qui, selon plusieurs observateurs des dynamiques politiques locales, a resserré davantage les rangs autour du pouvoir exécutif. « Dans un contexte post–coup d’État manqué, le réflexe de stabilité a pesé sur le comportement électoral, favorisant la continuité plutôt que l’alternance », estime auprès de Tama Média l'analyste politique Marcel Aniwanou.
Dans cet environnement institutionnel fortement structuré, la situation du parti d’opposition Les Démocrates illustre les tensions actuelles entre pluralisme politique et règles de représentation. Fragilisé ces dernières semaines pour des querelles intestines, le parti de l’ancien chef d’État Boni Yayi (6 avril 2006 - 6 avril 2016) n’a pas pu présenter de candidats à la Présidentielle prévue en avril 2026. Pour cause, sa liste est invalidée.
Rejeté aux élections communales, il n’a été autorisé à concourir qu’aux Législatives, sans obtenir de représentation parlementaire. Avec 16,20 % des suffrages, Les Démocrates n’ont pas franchi le seuil des 20 % requis par circonscription électorale pour l’attribution des sièges, conformément au cadre électoral en vigueur. « Nous allons assister une fois encore pour cette dixième législature à un parlement monocolore, qui va voter aveuglément et nuitamment des lois qui vont enliser davantage la démocratie béninoise », met en garde l’opposant Awali Issaka.
La stratégie de conquête fait grincer les dents
Au-delà de cet exemple du parti Les Démocrates, la configuration issue du scrutin met en évidence les effets cumulatifs des réformes institutionnelles récentes. Notamment le relèvement des seuils électoraux et l’absence de mécanismes correcteurs de proportionnalité.
Ces choix tendent à concentrer la représentation parlementaire au profit des deux formations de la mouvance, qualifiées des mieux implantées. En l’absence d’accord de coalition parlementaire, qui aurait permis une représentation à partir de 10 %, Les Démocrates se trouvent exclus de l’Assemblée nationale. Malgré un score significatif à l’échelle nationale. « L’élection législative était déséquilibrée dès l’adoption (en 2024) du nouveau Code électoral, qui a relevé à 20 % le seuil d’attribution des sièges par circonscription », dénonce encore Awali Issaka du parti Les Démocrates.
Parallèlement, le parti estime avoir été privé des moyens financiers nécessaires à une campagne équitable, en raison du non-versement des subventions prévues par la loi. Ce sont les articles 6 et 9 de la Loi 2019-44 du 15 novembre 2019 portant financement des partis politiques au Bénin, qui tranchent la question. Selon l'article 6, pour être éligibles au financement public, les partis politiques doivent « avoir un siège national et des bureaux départementaux », et « justifier de la tenue régulière des instances statutaires du parti », mais aussi « les ressources financières et leur utilisation » doivent être justifiées.
L’article 9, quant à lui, dispose : « Le montant total annuel du financement public aux partis politiques est réparti entre les partis en fonction du nombre de leurs députés et de leurs élus communaux à raison de 60% au prorata des élus communaux (et) 40% au prorata des députés. » Le parti Les Démocrates ayant obtenu 28 députés à l'issue des législatives du 8 janvier 2023, est donc éligible au financement public des partis politiques au titre des années 2023, 2024 et 2025. Tama Média ignore les raisons du retard accusé dans le versement de ces subventions.
Selon l’opposant Awali Issaka, cette combinaison de règles plus restrictives et de contraintes financières ont également pesé lourdement sur la performance électorale de sa formation politique. Pour l’analyste Marcel Aniwanou, « ce décalage entre expression électorale et la levée de siège constitue l’un des enjeux majeurs de la séquence politique actuelle ». De son entendement, le problème posé dépasse la seule trajectoire d’un parti, et renvoie plus largement à la capacité du système politique béninois à concilier stabilité institutionnelle et inclusion politique dans la durée.
La majorité revendique, l’opposition dénonce
Pour la majorité présidentielle, cette victoire sans partage est l’expression d’un choix populaire. Contacté par Tama Média, Francis Djidonou, responsable au bureau politique du parti présidentiel le Bloc républicain (BR), estime que les 49 sièges obtenus par son parti « traduisent la confiance renouvelée des électeurs », et confirment la solidité de l’architecture politique et le rôle central de son parti dans l’accompagnement des réformes engagées depuis 2016.
L'homme politique proche du président Patrice Talon insiste également sur la responsabilité qui incombe à une Assemblée nationale sans opposition. « Le fait que l’Assemblée nationale soit composée exclusivement de partis soutenant le président Patrice Talon ne nous exonère nullement de nos responsabilités. Bien au contraire », a-t-il reconnu. Estimant que le Bénin a plutôt besoin d’actions de développement et non des guéguerres partisanes. Pour le responsable du BR, les règles du jeu étaient connues et chacun doit « assumer les conséquences de ses manœuvres ». Le pluralisme, à son avis, ne se limite pas à la seule représentation parlementaire, mais elle continue de s’exprimer à travers d’autres canaux.
À l’opposé, Awali Issaka, membre du parti Les Démocrates et député suppléant de la 9e législature, soulève le retour à un « Parlement monocolore » comparable à celui de 2019. Il dénonce des délais anormaux dans la proclamation des résultats et une gouvernance fondée, selon lui, sur l’exclusion politique, la répression et l’exil politique. Affirmant que « lorsque vous n’êtes pas avec le président Patrice Talon, vous n’avez droit à rien ». Pour M. Issaka, la compétition électorale n’a jamais été équitable. Il accuse le régime Talon d’avoir mis en place, depuis plusieurs années, un arsenal juridique destiné à exclure l’opposition.
Le Sénat, nouvelle pièce maîtresse du dispositif institutionnel
De la lecture de l'analyste politique Marcel Aniwanou, l’hégémonie observée n’est pas seulement le fruit d’un vote mais aussi l’aboutissement d’une recomposition institutionnelle et politique engagée depuis plusieurs années. Au-delà du Parlement, la dernière révision de la Constitution, intervenue en novembre 2025, a introduit une innovation majeure avec la création d’un Sénat. Cette nouvelle institution doit accueillir, entre autres, les anciens présidents de la République, les anciens présidents d’institutions ainsi que des personnalités désignées.
Officiellement, le Sénat est présenté comme une chambre de sages, chargée d’apporter une expertise et une stabilité institutionnelle. Mais pour de nombreux observateurs, sa mise en place soulève de sérieuses interrogations. « Le Sénat, tel qu’il est conçu, n’est pas une simple chambre consultative », prévient le juriste et expert électoral Cauvias Babadoudou. « Sa composition, largement issue du sérail politique et institutionnel, laisse penser qu’il pourrait devenir un instrument d’influence durable pour les anciens détenteurs du pouvoir exécutif, au premier rang desquels Patrice Talon », ajoute-t-il.
L'expert explique que même après la fin officielle de son mandat, le président Patrice Talon dispose ainsi de leviers institutionnels lui permettant de peser sur les grandes orientations de l’État. En ce sens, le Sénat, tel qu’issu de la dernière révision constitutionnelle, concentre des pouvoirs dont la portée continue d’alimenter les débats dans l’opinion publique et au sein de la classe politique.
L’article 113-3 de la Constitution dispose notamment : « Le Sénat veille au changement de régime et à la transmission du pouvoir d’État dans les conditions pacifiques et républicaines sans que les acquis du développement soient compromis ». Le juriste Babadoudou explique que cet « article 113-3, pris isolément, confère au Sénat un rôle central, voire déterminant, dans le processus de transmission du pouvoir d’État, au point de laisser penser qu’il pourrait, en pratique, influencer voire orienter, à qui le pouvoir est remis, sous couvert de préserver la paix institutionnelle et les acquis du développement ».
La succession à Patrice Talon déjà balisée

Dans ce contexte institutionnel verrouillé, la question de la succession de Patrice Talon se pose avec acuité. Sauf retournement majeur, le dauphin du chef de l’État s’appelle Romuald Wadagni, ministre de l’Économie et des Finances. Figure centrale de la gouvernance économique depuis l’élection de Talon à la magistrature suprême, en 2016, Romuald Wadagni bénéficie d’un appareil politique solidement installé, d’une majorité parlementaire acquise et d’un cadre institutionnel stabilisé par les réformes successives. Il a été investi candidat par les deux blocs politiques et alliés de la mouvance présidentielle, et la Commission électorale nationale autonome (Cena) en charge de l’organisation des élections a déjà reçu les dossiers de candidature.
Face à lui, l’opposition apparaît affaiblie. Le principal adversaire annoncé est Paul Hounkpè, candidat des Forces Cauris pour un Bénin Émergent (FCBE), un parti sans représentation parlementaire et au score électoral modeste. Les FCBE, avec seulement 4,86 % des suffrages lors des élections législatives, se présentent comme n’étant pas à la hauteur du candidat de la mouvance.
D’aucuns estiment que c’est un match plié d’avance et que le candidat des FCBE Paul Hounkpè a été choisi par le président Patrice Talon pour un simulacre d’élection. « La compétition pour la Présidentielle à venir risque de se dérouler dans un environnement déséquilibré, avise l’analyste Babadoudou, où l’égalité des chances entre les candidats demeure largement théorique. »
Un pouvoir qui s’éloigne, une influence maintenue
À la veille du départ de Patrice Talon du pouvoir, le Bénin entre dans une zone politique inédite. Le président sortant respecte formellement la limitation des mandats, mais conserve une emprise manifeste sur l’appareil d’État avec une majorité parlementaire acquise, un Sénat nouvellement créé où il siègera, un cadre juridique verrouillé et successeur adoubé.
Pour l’opposition et une partie de la société civile, cette configuration consacre une continuité du pouvoir sous d’autres formes. Pour la majorité présidentielle, elle garantit la stabilité et la poursuite des réformes. « Nous n’allons pas mettre le pays à ce niveau de développement et le laisser aux mains de gens qui l’ont détruit par le passé. Notre volonté est de poursuivre les actions engagées pour le rayonnement du pays », fait savoir auprès de Tama Média l'homme politique Francis Djidonou, du parti présidentiel le Bloc républicain (BR).
Une chose est certaine, plus que jamais depuis 2016, Patrice Talon demeure l’architecte central du système politique béninois, y compris au moment où il s’apprête, officiellement, à quitter le sommet de l’État. Pour de nombreux observateurs, son influence ne date d’ailleurs pas de son accession à la magistrature suprême. Bien avant 2016, Patrice Talon, alors opérateur économique prospère, pesait déjà de manière décisive sur les grandes orientations et les choix politiques du pays.
Pour l’analyste politique et expert en gouvernance Marcel Aniwanou, l’actualité politique actuelle au Bénin marque moins une rupture qu’une reconfiguration du pouvoir. « Nous assistons à une transition qui s’inscrit dans le respect formel des règles constitutionnelles, bien que certaines de ces règles aient suscité des débats au sein de l’opinion », relève-t-il. Le véritable enjeu de l’après-Talon, poursuit-il, résidera dans la capacité du système béninois à faire évoluer cette continuité du pouvoir vers davantage d’ouverture et de compétition politique, afin de préserver durablement la crédibilité démocratique du pays.
Après dix années d’exercice du pouvoir, Patrice Talon conserve le rôle de peser sur les grandes orientations du pays, tout en consolidant les mécanismes institutionnels et juridiques destinés à prolonger son empreinte sur l’appareil d’État. Une manière, selon ses détracteurs, de s’éloigner formellement du pouvoir sans jamais s’en détacher réellement.







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