Née du putsch militaire de juillet 2023 à Niamey, la crise entre le Bénin et le Niger, portée par le bras de fer diplomatique entre Patrice Talon et Abdourahamane Tiani, s’est progressivement transformée en un face-à-face bilatéral durable. Fermeture des frontières, blocage du transit pétrolier, rappels et expulsions de diplomates : en près de trois ans, les tensions n’ont cessé de se durcir. Derrière cette escalade se mêlent enjeux de souveraineté, calculs économiques et préoccupations sécuritaires, au risque de fragiliser un peu plus une relation pourtant fondée sur de fortes interdépendances régionales.
Jusqu'où ira encore la crise diplomatique ? Les tensions entre le Bénin et le Niger, deux États frontaliers et ouest-africains, ont débuté en juillet 2023. Suite au bouleversement politique intervenu à Niamey, il y a bientôt trois ans.
Le 26 juillet 2023, le président nigérien démocratiquement élu, Mohamed Bazoum, est évincé du pouvoir à la faveur d’un coup de force dirigé par le commandant de sa garde prétorienne, le général Abdourahamane Tiani. À Niamey, le Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP) prend le pouvoir. L’événement provoque une onde de choc en Afrique de l’Ouest, ravivant les inquiétudes sur la stabilité institutionnelle de la région.
Face à cette rupture de l’ordre constitutionnel, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) adopte une ligne ferme. Réunis en sommet extraordinaire à Abuja, au Nigeria, les chefs d’État et de gouvernement condamnent le putsch et exigent la restauration immédiate de l’ordre constitutionnel. Avec la réhabilitation de Mohamed Bazoum dans ses fonctions de président de la République du pays. Parmi les mesures annoncées figurent la fermeture des frontières avec le Niger, des sanctions économiques et financières, ainsi que la menace d’un recours à la force en cas de non-respect des décisions communautaires.
À l’issue de ce sommet, le chef de l’État béninois Patrice Talon s’exprime au nom de l’organisation régionale. Il déclare que l’ordre constitutionnel sera rétabli « de gré ou de force », une formule qui marque les esprits et cristallise les tensions. Si cette position s’inscrit dans le cadre d’une décision collective de la Cédéao, elle est perçue à Niamey comme une prise de position particulièrement dure du Bénin, pays frontalier directement concerné par les conséquences des sanctions.
Mécompréhension remarquable
Pour Joseph Dansou, ambassadeur béninois à la retraite, ces propos du président béninois traduisent « une position collective assumée de la Cédéao, mais formulée dans un langage diplomatique particulièrement ferme ». Selon lui, « même lorsqu’un chef d’État parle au nom d’une organisation régionale, ses paroles sont souvent perçues à travers le prisme national ».
Au Niger, cette déclaration est rapidement considérée comme une hostilité directe du Bénin, perçu comme l’un des porte-voix les plus visibles de la ligne dure régionale. Dans la foulée, les frontières terrestres sont fermées, affectant lourdement les échanges entre les deux pays.
Le Bénin, corridor naturel pour le Niger vers l’océan Atlantique, voit ses activités portuaires et commerciales perturbées. Tandis que Niamey subit un enclavement accru. Pourtant, malgré la pression, la régime nigérien dirigé par le général Tiani se maintient au pouvoir.
En février 2024, face à l’impasse politique et aux effets socio-économiques des sanctions, la Cédéao revoit sa position. Les sanctions sont levées et les frontières régionales rouvertes.
Le Bénin se conforme à cette décision et annonce la réouverture de sa frontière avec le Niger. Mais à Niamey, la réponse est tout autre. Les autorités nigériennes maintiennent leur frontière fermée, invoquant des raisons sécuritaires. Elles accusent le Bénin d’héberger des bases militaires françaises qui peuvent être des points de départ pour les attaquer. Ce refus marque un premier tournant bilatéral.
La crise, jusque-là régionale, prend une dimension clairement bilatérale (bénino-nigérienne). « La question n’est plus seulement politique, à cet instant-là. Elle devient aussi économique que stratégique », analyse Alidou Ouorou, spécialiste des questions internationales. « Le Niger a voulu affirmer sa souveraineté, tandis que le Bénin estimait que la logique communautaire et la réciprocité devaient prévaloir », fait-il savoir.
La méfiance Patrice Talon et Abdourahamane Tiani
La tension monte d’un cran en mai 2024. Le Bénin décide de bloquer l’exportation du pétrole nigérien qui transite par son territoire vers la Chine. Le chargement est immobilisé au port. Officiellement, cette mesure est présentée comme une réaction au maintien de la fermeture de la frontière nigérienne, malgré la levée des sanctions de la Cédéao.
En filigrane, Cotonou entend exercer une pression économique ciblée sur Niamey. Cette décision déclenche une crise diplomatique ouverte autour de la « réciprocité des frontières et des intérêts mutuels ». Le message qui en découle est que le Bénin ne peut accepter que son territoire serve de couloir stratégique pour les exportations nigériennes. Alors que ses propres échanges terrestres avec le Niger restent bloqués.
« C’est une logique de donnant-donnant. Dans les relations internationales, aucun État n’accepte durablement une asymétrie de contraintes », résume le diplomate béninois à la retraite. Après plusieurs jours de négociations intenses, une médiation discrète mais décisive de la Chine permet de désamorcer la crise pétrolière. Le Bénin lève l’embargo, permettant la reprise des exportations du brut nigérien. Mais cette désescalade économique ne suffit pas à rétablir la confiance politique. La relation reste fragile, marquée par une méfiance persistante.
En février 2025, un nouvel épisode vient raviver les tensions. Le Bénin rappelle son ambassadeur au Niger, Gildas Agonkan. De sources diplomatiques, ce dernier aurait formulé des excuses publiques aux autorités nigériennes, un geste que Cotonou n’aurait pas apprécié, estimant qu’il affaiblissait la position officielle de l’État béninois. Ce rappel est interprété à Niamey comme un signe supplémentaire de crispation.
L’escalade de plus
La situation se détériore davantage en ce début d’année 2026, avec un échange de mesures diplomatiques musclées. Les autorités béninoises procèdent à l’expulsion d’un agent de police nigérien, Illia Boukari, ainsi que d’une fonctionnaire des services nigériens, Balkissa Ibrahim, suspectés d’activités subversives après la tentative de coup d’État intervenue en décembre 2025 au Bénin.
À Niamey, la réaction est immédiate. Le ministère nigérien des Affaires étrangères annonce l’expulsion de Seidou Imourana, chargé d’affaires à l’ambassade du Bénin. Dans un document officiel, les autorités nigériennes somment le diplomate béninois de quitter le territoire national dans un délai de 48 heures, évoquant des décisions « supposément prises » par la partie béninoise.
Un nouvel épisode qui illustre l’aggravation d’une crise devenue structurelle. Pour le spécialiste des questions internationales, « l’expulsion réciproque de diplomates est un signal politique fort ». Il précise toutefois : « Ce n’est pas encore la rupture totale, mais c’est un gel diplomatique avancé. C’est une manière de hausser le ton sans recourir à des mesures militaires ou économiques plus radicales. »
Les conséquences de ces décisions réciproques sont bien réelles. Les populations frontalières subissent la réduction des échanges, les opérateurs économiques voient leurs activités ralenties, et les enjeux sécuritaires s’intensifient dans une zone déjà fragile. « Les zones frontalières sont toujours les premières victimes de ce type de crise. Or, ni le Bénin ni le Niger n’ont intérêt à une rupture prolongée », souligne l’analyste.
Axes de coopération à redéfinir
Malgré l’escalade, des marges de manœuvre diplomatiques subsistent. « La diplomatie ne meurt jamais complètement », rappelle l’ambassadeur à la retraite. « Les canaux discrets, les médiations indirectes et les intérêts partagés finissent souvent par ramener les États à la table des discussions », renseigne-t-il.
Pour beaucoup d’observateurs, cette crise révèle aussi les limites et les défis de la Cédéao. Elle pose la question de l’équilibre entre fermeté institutionnelle et réalisme politique, dans un contexte de recomposition régionale. Le Bénin, en assumant un rôle de défenseur de l’ordre constitutionnel, a renforcé sa crédibilité auprès de certains partenaires, mais s’est aussi exposé à des tensions durables avec des régimes issus de ruptures constitutionnelles.
À terme, la normalisation des relations entre Cotonou et Niamey apparaît inévitable, tant les interdépendances économiques, sécuritaires et humaines sont fortes. Mais elle supposera des gestes d’apaisement, un langage diplomatique plus mesuré et, surtout, une redéfinition des relations bilatérales dans un environnement régional profondément transformé.
Par Amour Zoto






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