Le Conseil constitutionnel tchadien a publié, le 24 mars, la liste des candidats retenus pour l’élection présidentielle dont le premier tour est prévu le 6 mai 2024. Dix candidats, parmi lesquels l’actuel président de transition Mahamat Idriss Déby Itno et son Premier ministre et ancien opposant Dr. Succès Masra, sont en lice. Analyse.
Très attendu depuis la mort, en avril 2021, du président Idriss Déby Itno sur le champ de bataille, ce scrutin devrait en principe assurer le retour à l’ordre constitutionnel normal. Avec la candidature du général Mahamat, fils du défunt Idriss Déby Itno et à la tête de cette transition politique, la présidentielle du 6 mai 2024 a l’allure d’un référendum constitutionnel sur la poursuite ou non de la dévolution dynastique du pouvoir en place depuis la chute en 1990 du sanguinaire Hissène Habré. Le choix de cet enfant du maréchal tchadien décédé pour présider le Conseil militaire de transition (CMT) a été considéré par l’opposition et des organisations de la société civile comme une continuité du règne de la famille Déby Itno. Ce qui a donné lieu à des événements souvent dramatiques qui ont secoué le pays.
Sollicité par Tama Média, Mbaindang-roa Djekornondé Adelph, journaliste et fin connaisseur de la scène politique tchadienne, estime que la transition tchadienne fait face à des défis et un contexte de crises multiformes. « La transition au Tchad a été jalonnée par des crises sociales et politiques énormes. Les dates du 27 avril 2021 et du 20 octobre 2022 en sont des illustrations. J’ajouterai même la crise humanitaire qui est plus qu’ingérable avec son lot de crises alimentaires, ainsi que la crise sociale avec le niveau de pauvreté qui croît fortement et qui est loin de finir. Il suffit juste de suivre les lignes de perspectives économiques et le climat des affaires pour s’en rendre compte. Et cela sans parler de la crise sécuritaire… C’est à dessein. Chaque jour nous montre son lot d’insécurité. Tout cela pour dire que la situation au Tchad a bougé, mais vers le bas. Nous évoluons de mal en pis », fait- il observer.
Abondant quasiment dans le même sens, la chercheuse en Sciences politiques Mamadjibeye Nako constate que « rien n’a véritablement évolué sur le plan politique ». Selon elle, il n’y a pas encore d’alternance à la tête du Tchad mais un simple jeu de repositionnement politique avec les mêmes acteurs et les mêmes combines sur le dos du peuple. « Nous avons juste un nouveau Premier ministre qui a juré vouloir être président élu et non chef du gouvernement. On est passé de l’opposition radicale exilée à une opposition plus modérée. La classe politique reste la même. Nous sommes dans un éternel recommencement sans sérieux ni honnêteté. Les accords flous, le népotisme, les assassinats et crimes au moyen de l’État sont encore présents. Aussi, on a des exilés politiques partout y compris Mahamat Ali Mahdi, celui par qui la transition est arrivée. Il faut craindre l’organisation des élections générales dans cette situation où plusieurs membres de la société civile sont encore dehors. Mais aussi de l’arrogance du nouveau gouvernement de la Ve République vis-à-vis de toute voix discordante. À en croire les gestes et paroles du chef du gouvernement et ses partisans actuels, il suffit de l’avoir comme Premier ministre et le Tchad serait sur une piste de solution. A mon sens, il s’agit juste d’une trêve qui profite au tandem Mahamat-Succès et leurs proches. Le peuple tchadien est loin d’y gagner quelque chose », explique Mme Nako.
Profils croisés des candidats retenus
Les Tchadiens sont appelés à choisir leur prochain président de la République, le 6 mai 2024, parmi une liste des dix candidats officialisée le 24 mars par le Conseil constitutionnel. Sur la ligne de départ, figurent l’actuel chef de l’État Mahamat Idriss Déby Itno, son chef du gouvernement Dr. Succès Masra, Mansiri Lopsikréo, Pahimi Padacké Albert, Yacine Abderaman Sakine, Mbaimon Guedmbaye Brice, Beassemda Lydie, Théophile Bongoro, Nasra Djimasngar et Alladoum Djarma Balthazar.
Dr. Nasra Djimasngar, 49 ans, juriste et enseignant à la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques (FSJP) à l’Université de N’Djamena, est le chef du Cadre national de concertation des partis politiques (CNCP), Secrétaire national du parti Un Nouveau Jour et pasteur de l’Église « La vie profonde ». Il s’agit de sa première participation à une présidentielle tout comme Mansiri Lopsikreo. Âgé de 41 ans et titulaire d’un master en ingénierie en équipement rural, ce dernier a fondé la formation politique Les Élites en 2022 dont il est le président et le candidat investi.
Fondateur, en 2018, du Parti pour le rassemblement et l’équité au Tchad (Prét), Me Bebzouné Bongoro Théophile, notaire, âgé de 58 ans et membre du Conseil national de transition, l’organe législatif du régime, en est aussi à son premier essai pour l’élection présidentielle. De son côté, Yacine Abderaman, 39 ans, titulaire d’un master en gestion des établissements bancaires, est le candidat du parti Les Réformistes. Il en est à sa première tentative. Lui aussi retenu pour cette grand-messe électorale, Alladoum Djarma Balthazar, 44 ans, ingénieur en hydraulique et juriste de formation, est le patron du parti Action socialiste tchadienne pour le renouveau (Astre) dont il est le fondateur. M. Balthazar tente de briguer pour la deuxième fois la magistrature suprême.
Unique femme parmi les candidats, Lydie Beassemda, 48 ans, participe également pour la seconde fois à la course présidentielle après celle d’avril 2021. Ingénieure en industrie agroalimentaire et planificatrice en développement, plusieurs fois ministres, Mme Beassemda est la candidate investie du Parti pour la démocratie et l’indépendance intégrales (PDI).
Son concurrent Brice Mbaimon Guedmbaye, 48 ans, tente pour la troisième fois sa chance à l’élection présidentielle après celles de 2016 et 2021 sous l’ère Idriss Déby Itno. Ce détenteur d’un master en gestion de système éducatif a d’abord fait carrière dans l’enseignement avant d’embrasser la politique au sein du Parti social-démocrate tchadien (PDST). En 2008, il a créé sa propre formation politique, le Mouvement des patriotes tchadiens pour le renouveau (MPTR). C’est au nom de ce parti qu’il est candidat à l’élection de mai 2024. Deux fois Premier ministre du défunt maréchal Idriss Déby, Pahimi Padacké Albert en est, quant à lui, à sa quatrième candidature à la présidence. Ce juriste de formation de 48 ans est le président-fondateur du parti Rassemblement national des démocrates tchadiens (RNDT-Le Réveil).
Le cas inédit du tandem Mahamat-Succès
Pour la première fois dans l’histoire politique du pays, un chef de l’État en exercice et son Premier ministre en poste sont tous les deux candidats à une élection présidentielle. Si l’on s’en tient aux principes de l’Union Africaine (UA), le général Mahamat Idriss Déby Itno et Dr. Succès Masra ne devraient pas concourir à ce scrutin. La Commission Paix et Sécurité de l’Organisation panafricaine l’a maintes fois rappelé notamment dans différents communiqués dès la mise en place de la transition en avril 2021, puis en août 2022 lors du dialogue national et en octobre 2022 à la fin du dialogue. « Tout dirigeant de transition ne doit participer à aucune élection post-transition », a-t-elle signifié. Cette position a longtemps été soutenue par Dr. Succès Masra, leader du parti jadis d’opposition radicale Les Transformateurs, devenu Premier ministre de transition début janvier dernier après son retour d’exil. Cependant, la Commission de l’UA dirigée par le Tchadien Moussa Faki Mahamat et la communauté internationale semblent jusque-là cautionner cette situation. « Le silence de l’UA traduit un aveu de faiblesse parce que ces deux candidatures contredisent les textes de l’Union Africaine. On aurait voulu voir l’institution monter au créneau pour dénoncer cela mais rien », analyse le chercheur Yamingué Betinbaye. Si cela n’est pas fait, poursuit cet analyste politique tchadien, cela voudrait traduire la volonté de l’UA et de la communauté internationale de s’en remettre à la souveraineté du Tchad.
C’est justement au nom de cette souveraineté que les participants au Dialogue national inclusif et souverain d’août 2022 ont ouvert la voie à la candidature des dirigeants de transition. « C’est quelque chose de complexe. Parce que, sur le plan national, ces candidatures ne contredisent pas les textes juridiques internes, mais elles violent les textes sur le plan international », ajoute le docteur Yamingué Betinbaye. Observateur de la scène politique tchadienne Mbaindang-roa Djekornondé Adelph estime, pour sa part, que « pour comprendre le jeu politique, il faut prendre les hommes politiques comme des chefs d’entreprises, des entrepreneurs. L’objectif d’un entrepreneur est de maximiser les gains et minimiser les pertes. Créer des marges ou conquérir de nouveaux marchés. En politique, c’est relativement la même chose. L’objectif est de conquérir ou conserver le pouvoir. Et dans le cas des deux ‘’frères’’ (Mahamat et Succès), comme ils le disent fièrement, il est question pour l’un de conserver et l’autre de conquérir. C’est ce qu’on observe. Masra Succès est un fin stratège politique. Il ne fait rien pour rien ».
En effet, la désignation de Masra comme Premier ministre de la transition, le troisième de ce régime militaire, a suscité une avalanche de réactions au sein de l’opinion publique. Analysant ce choix stratégique pour l’un comme pour l’autre, ce journaliste politique évoque la realpolitik. « En stratégie, si un modèle n’est pas pertinent, il faut changer de logiciel pour se positionner. C’est ce que le président des Transformateurs a fait. Une chose encore, la politique de la chaise vide, à un moment, devient un danger pour le politique lui-même. À la lumière des faits et des logiques que je viens d’exposer, il est clair que ce rapprochement est presque normal. Pas un scandale, ni un crime de lèse-majesté. C’est de la realpolitik et tout ce qu’il y a de plus normal. J’entends beaucoup dire qu’il signe la fin de sa carrière politique, c’est leurs avis mais la réalité politique est violente et surprenante. D’ailleurs, la plupart des présidents dans certains pays d’Afrique ont servi avec l’ancien régime, mais cela ne les a pas empêchés d’être président un jour », dissèque M. Adelph.
Toujours selon son analyse, Mahamat Idriss Deby apparaît comme le plus grand gagnant de cette transition : « Notre population est politiquement sous-cultivée et avec un tel accord (accord de Kinshasa) et considérant les positions politiques antérieures de Dr. Masra Succès, cette dernière le considère comme un traître des valeurs relativement extrêmes qu’il prônait. En temps normal, les deux ont obtenu ce qu’ils voulaient, mais, j’insiste encore, c’est le pouvoir de transition qui récolte les lauriers politiques. L’Agence nationale de gestion des élections, le Conseil constitutionnel, la Cour suprême, toutes ces institutions sont à l’image du régime en place et rien ne sent de la ‘’transformation’’ (ayant un ADN des Transformateurs). Le jeu est déséquilibré ».
Climat électoral déjà tendu
Depuis la mise en place, en janvier 2024, de l’Agence nationale de gestion des élections (Ange) et du Conseil constitutionnel, l’opposition n’a cessé de décrier leur composition. Le refus du gouvernement de rétropédaler a rendu le climat politique beaucoup plus électrique. L’assassinat de l’opposant Yaya Dillo, président du Parti socialiste sans frontières (PSF) en février dernier par l’armée et le rejet des dossiers de candidatures de dix prétendants à la magistrature suprême semblent jeter de l’huile sur la braise. Or, pour la chercheuse en Sciences politiques Mamadjibeye Nako, « la mise en place de ces institutions est correcte du point de vue légal et le timing est bon. Ceux qui sont nommés ont le profil sauf qu’ils ne font pas l’affaire d’une partie de la société civile. Les gens qui devraient réagir, à temps et en lieu, sont tous dans la transition et occupent leurs fonctions de rêve. Quand les élections auront lieu et qu’ils comprendront que le jeu est fini, ceux-ci, restés en marge et continuant à dénoncer les agissements anti-démocratiques du régime de transition, sont simplement ignorés ».
Interrogé sur l’épineuse question de la crédibilité de cette élection, M. Adelph pense qu’elle pourrait être jouée d’avance au profit du président de la transition tchadienne. « Dans l’accord de Kinshasa, sauf erreur de ma part, il est posé comme clause la révision du fichier électoral qui est sauvagement biaisé. Et l’organisation des élections était censée être une affaire du ‘’co-pilote’’ Dr. Masra Succès. Mais qu’est-ce qu’on voit ? Rien. La politique est une logique et la relation de cause à effet prend tout son sens. Cela veut dire simplement que c’est une élection jouée d’avance comme ce fut la candidature de Mahamat Idriss Deby Itno. Tout est géré d’avance et cette élection, comme beaucoup d’autres sous le défunt président Deby, est bouclée. Il ne reste qu’à gérer le pourcentage. Et comme je le dis très souvent, nos pays africains pourraient bien nous faire l’économie des moyens en organisant une élection chaque 10 ans car, dit-on, on n’organise pas une élection pour la perdre. L’élection du mois de mai 2024 sera une formalité pour donner de la légitimité légale-rationnelle au président de transition. Sauf scénario contraire parce qu’il ne faut pas fermer cette possibilité de l’influence étrangère », détaille-t-il. Mieux, la candidature de ce docteur en sciences économiques est également qualifiée par l’opposition, dans une dépêche de début mars de l’Agence France Presse (AFP), de « ‘’candidature prétexte’’ destinée à donner un semblant de pluralité à un scrutin qu’elle considère gagné d’avance par le président de transition Mahamat Idriss Déby Itno ».
Le Groupe de concertation des acteurs politiques (Gcap), important regroupement politique de l’opposition, est vent debout contre le rejet de la candidature de son poulain, Nassour Ibrahim Koursami. Ce proche du pouvoir, est écarté de la course pour des problèmes de nationalité et d’acte de naissance non conforme. Il encourt même des poursuites judiciaires pour « faux et usage de faux », selon le président du Conseil constitutionnel, Me Jean-Bernard Padaré. À en croireun constitutionnaliste qui requiert l’anonymat parce que soumis au devoir de réserve, le Conseil constitutionnel a outrepassé ses pouvoirs. « Il n’est pas le juge de la légalité. Et donc il n’a pas qualité à apprécier la légalité d’un document qui lui est soumis. Il revient au juge administratif de statuer sur ce dossier », affirme-t-il.
« Pas besoin d’être un magicien »
Les dispositions visées par la décision (17 pages) du Conseil constitutionnel statuant sur les dossiers de candidature et portant publication de la liste définitive des candidats à l’élection présidentielle du 06 mai 2024 sont au nombre de dix : « la Constitution ; la loi organique n°0001/CNT/2024 du 25 janvier 2024 portant attributions, organisation et fonctionnement du Conseil constitutionnel ; la loi organique n°0002/CNT/2024 du 26 janvier 2024 portant attributions, organisation et fonctionnement de l’Agence nationale de gestion des élections (Ange) ; la loi n°032/PR/2019 du 22 juillet 2019 portant charte des partis politiques en République du Tchad ; la loi n°005/CNT/2024 du 22 février 2024 portant Code électoral ; le Règlement Intérieur du Conseil constitutionnel, le chronogramme de l’élection présidentielle adopté le 26 février 2024 par I’Agence nationale de gestion des élections ; la décision n°0007/PCC/SG/2024 du 29 février 2024 portant désignation des membres de la commission chargée de la réception des dossiers de candidature à l’élection présidentielle du 06 mai 2024 ; la décision n°0008/PCC/SG/2024 du 29 février 2024 portant désignation des membres de la commission chargée de l’examen des dossiers de candidature à l’élection présidentielle du 06 mai 2024 et les dossiers de candidature enregistrés au greffe du Conseil Constitutionnel du 06 au 15 mars 2024 ».
Le 31 mars, dans une communication à la presse, le porte-parole du Gcap, Max Kemkoye, a martelé que leur candidat recalé Nassour Ibrahim Koursami « va concourir à cette élection, de gré ou de force ». À la base de cette déclaration à l’allure d’une diatribe, il a soulevé une procédure qui n’aurait pas été respectée par le Conseil constitutionnel. « L’article 157 du Code électoral dispose que toute candidature rejetée est notifiée à l’intéressé par lettre avec accusé de réception dans un délai de dix jours à compter de la date de réception par le Conseil constitutionnel », a-t-il avancé. Le Groupe de concertation des acteurs politiques entend ainsi introduire une requête en référé aux fins d’annulation de la décision du Conseil constitutionnel. Mais, pour beaucoup d’observateurs, ce sera peine perdue.
Pour cause, les décisions du Conseil constitutionnel ne sont susceptibles d’aucun recours. Tout compte fait, la fin de la transition politique s’annonce actée à travers l’élection présidentielle du 6 mai prochain bien que les doutes sur sa transparence persistent encore. « Indépendance, liberté et transparence électorale sont des mots qui ont quitté le lexique politique tchadien depuis des lustres ! Soyons sérieux avec nous-mêmes. Voyons la composition mono-partisane de l’Agence nationale de gestion des élections, de la Cour suprême, du Conseil constitutionnel… Nous n’avons pas besoin d’être un magicien pour comprendre ce qui se passera. C’est une élection du Mouvement patriotique du salut (ancien parti présidentiel) et de ses invités. Organiser ces élections, c’est l’art de dribbler tout en gardant le ballon. C’est de la marmaille politique. D’autres diront une succession dynastique », assure l’analyste politique M. Adelph. Reste à attendre l’issue de ce scrutin dans un contexte déjà tendu.