Plus de 600 politiques et représentants de la société civile soudanaise se sont rassemblés fin mai à Addis-Abeba, en Éthiopie. Leur premier objectif, celui d’arrêter le conflit au Soudan, semble toutefois difficile à atteindre. Reportage.
À 21 ans, Azadi Mohamed est sans doute la benjamine de l’assemblée. Avant le déclenchement de la guerre, qui oppose les Forces armées soudanaises (FAS) aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) depuis le 15 avril 2023, elle étudiait le droit. Réfugiée en Ouganda, elle a participé à la formation du Réseau de la jeunesse soudanaise pour mettre fin à la guerre et établir la transformation civile démocratique, qu’elle représente lors de la convention de la Coordination des forces civiles démocratiques dite « Taqaddum ».
« Les civils n’ont pas pu exprimer leur opinion depuis le début du conflit. J’espère que la large participation à cette conférence permettra de nous faire entendre », explique Azadi, quelques minutes avant le début de la cérémonie d’ouverture du congrès qui s’est tenu du 27 au 30 mai 2024 à l’hôtel Skylight d’Addis-Abeba.
Plus de 600 représentants de partis politiques de tout bord, jeunes révolutionnaires des comités de résistance – ces antennes locales qui ont joué un rôle central dans la révolution de décembre 2018 et les manifestations contre le putsch d’octobre 2021 -, défenseuses des droits des femmes, artistes, mouvements armés neutres dans le conflit et autres hommes d’affaires ont fini par s’entendre sur une « vision politique », avec pour principal objectif de tourner la page du conflit.
Peu d’outils pour convaincre les généraux
« Dans toutes les expériences, à l’échelle mondiale, la guerre prend généralement fin à l’initiative des parties qui s’affrontent », observe Babiker Faisal, un cadre du parti de l’Alliance unioniste, qui a contribué à l’élaboration de la vision politique. « Nous faisons de notre mieux pour convaincre la communauté régionale et internationale de faire pression sur les belligérants. Nous tentons en outre de persuader les Soudanais restés au Soudan de ne pas rejoindre un camp ou l’autre. »
Les outils entre les mains de ces civils sont en réalité limités face à des généraux qui ont fait échouer les tentatives de cessez-le-feu les unes après les autres. Certains proposent d’envoyer des troupes internationales pour faire tampon entre les combattants et protéger les civils. D’autres voudraient offrir l’amnistie aux généraux. Et d’autres, encore, suggèrent de nommer un gouvernement dès à présent, en exil ou sur les menus fiefs contrôlés par les mouvements armés qui ne prennent pas part à cette guerre.
« Si nous ne défions pas le gouvernement basé à Port-Soudan, qui soutient l’armée du général Burhane, le chef des FSR, Hemeti, le fera. Or aucun des deux n’a de légitimité pour représenter le Soudan. L’établissement d’un gouvernement de civils constituerait un moyen de pression supplémentaire », détaille Elhadi Idriss, le chef du Mouvement de libération du Soudan – Conseil transitionnel, un ancien groupe rebelle darfouri. Cet ex-membre du Conseil de souveraineté vient d’être choisi comme vice-président de Taqaddum, tandis que l’ancien Premier ministre Abdallah Hamdok a été élu président.
Des politiciens accrochés au pouvoir
Une représentante des comités de résistance, Houwayda Bushra, a beau complété le trio, peu de membres de la coalition se font d’illusions. Les mêmes politiciens, qui ont fait partie de l’opposition pendant la dictature militaro-islamiste d’Omar el-Béchir, puis se sont partagé les sièges au lendemain de la révolution, ne sont pas prêts à abandonner leur mainmise. « C’est la raison pour laquelle les jeunes ont difficilement l’opportunité de s’engager en politique. Pourtant, beaucoup, dans le monde entier, sont très qualifiés et compétents pour nous diriger et résoudre nos problèmes », souligne Mohamed Saad, un participant de la convention.
Au-delà de mettre fin à la guerre, la vision politique ambitionne de revenir à une transition démocratique menée par des civils. Cela fait tiquer les partis qui refusent de rejoindre Taqaddum, en dépit de leur opposition au conflit. « C’est comme si une maison brûlait et on discutait de la manière de se répartir les chambres. Mais il faut d’abord éteindre le feu et nettoyer l’intérieur », ironise Siddiq Tawer, cadre du parti Baath. « Ces politiciens sont dans l’urgence de trouver une solution politique car ils veulent regagner leurs ministères. Alors qu’il faudrait déjà que la guerre cesse », insiste cet autre ancien membre du Conseil de souveraineté.
Mais voilà, la situation urge. Les combats ont fait des milliers de morts et jeté plus de 9,1 millions d’âmes sur les routes. Les FSR essaient actuellement de s’emparer d’El-Fasher, la dernière grande ville du Darfour sous contrôle des troupes régulières. Plusieurs sources évoquent des violences sur une base ethnique, rappelant les innommables exactions perpétrées contre les Massalit à El-Geneina l’an dernier et qui ont fait jusqu’à 15.000 morts d’après un panel d’experts de l’ONU. Alors, à défaut de faire taire les fusils, les civils de Taqaddum espèrent donner de la visibilité à cette crise marginalisée au profit des conflits dans la bande de Gaza et en Ukraine.