Mali : comment négocie-t-on sans le dire ?
Mali - Le pouvoir de Bamako refuse officiellement tout dialogue avec les groupes armés, mais 160 soldats sont rentrés en août. Comment gouvernent et groupes armés négocient-ils sans le dire ?
Par Tama Média

Le 10 septembre, le Jnim a attaqué le camp de Dioura, dans la région de Mopti : au moins une centaine de militaires maliens tués et des dizaines de prisonniers selon plusieurs sources concordantes, un bilan non confirmé par l'armée, qui a annoncé une riposte aéroterrestre. Sévaré et Konna ont été également frappés quelques jours plus tard. La série d'attaques djihadistes a poussé le pouvoir à organiser un conseil de crise autour du général Assimi Goïta le 20 septembre. Un mois plus tôt, plus de 160 militaires maliens avaient pourtant été libérés et le Français Yann Vézilier gracié. Combats d'un côté, libérations de l'autre : qui parle à qui, par quels intermédiaires. Comment ces libérations ont-elles pu aboutir alors que les combats n'ont jamais cessé, et que révèlent-elles de l'état réel du conflit ? Tama Média a interrogé deux analystes du Sahel et un juriste pour comprendre ce que ces arrangements disent, ou ne disent pas, des chances d'une négociation. Analyse.
Les faits d'abord - Ce 13 août 2026, les autorités maliennes annoncent la libération de 82 militaires détenus par le Front de libération de l’Azawad (FLA), dont plusieurs avaient été capturés lors des combats du 25 avril. Le 16 août, six militaires maliens blessés sont remis au Comité international de la Croix-Rouge. Le 23 août, une vingtaine de soldats maliens supplémentaires sont libérés par le FLA. Puis, le 28 août, 61 autres militaires maliens sont remis aux autorités nigériennes à la frontière entre le Mali et le Niger. Dans cette même séquence, douze militaires nigériens et au moins sept soldats burkinabè sont également libérés par des groupes jihadistes, selon RFI.
L'analyse - Cette succession d’opérations ne signifie pas que les armes se sont tues. Les forces armées maliennes poursuivent leurs opérations et les groupes armés continuent, parallèlement, de revendiquer des attaques. Le phénomène apparaît donc moins comme une trêve que comme une coexistence entre affrontements et arrangements ponctuels.
Pour Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, consultant en contre-terrorisme civil et spécialiste des questions de fragilité et de politiques publiques, cette coexistence constitue précisément le paradoxe de la situation. Les gouvernements de l’Alliance des États du Sahel affirment refuser de discuter avec les entités terroristes, explique-t-il, mais concluent, « grâce aux bons offices d’intermédiaires discrets », des arrangements de circonstance, notamment autour des accords locaux de non-belligérance, des échanges de prisonniers et de la libération d’otages. « Ils négocient indirectement et continuent à s’entretuer », résume-t-il, ajoutant qu’en dépit de son caractère insolite, cette situation pourrait se prolonger jusqu’à l’épuisement de l’un des protagonistes.
L’analyste ne présente pas ces mécanismes comme la preuve d’une négociation politique globale, mais comme des arrangements susceptibles de fonctionner parallèlement aux combats, dans un contexte qu’il qualifie de guerre civile larvée marquée par une « milicianisation » accrue, où les solutions fondées exclusivement sur la force auraient atteint leurs limites : les attaques coordonnées du 25 avril et la bataille de Tabrichat, en juillet, confirment selon lui l’échec du projet d’éradication militaire de l’insurrection islamiste.
Il relève aussi que la démocratisation de l’usage des drones vient concurrencer la supériorité aérienne des armées de l’Alliance des États du Sahel, tandis que les groupes armés de la région mutualisent leurs capacités de frappe et mènent des opérations conjointes — à l’image du Front de libération de l’Azawad et de la Coordination des forces libres du Niger —, réunis par une même hostilité à l’État islamique, devenu de facto, selon lui, un allié objectif des Etats de l’Alliance des Etats du Sahel.
Il écarte par ailleurs l’hypothèse d’une intervention internationale comparable à l’opération Serval-Barkhane, redoutant plutôt une consolidation d’Africa Corps depuis ses bases libyennes, un scénario qui ferait déborder le conflit vers l’Afrique du Nord et ne serait, selon lui, dans l’intérêt d’aucun acteur régional.
Cette impasse militaire s’accompagne, selon Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, d’un rétrécissement des marges de manœuvre diplomatiques du Mali. Le coût de la guerre d’attrition, la dépendance aux importations et l’explosion des dépenses militaires, au détriment des services de base, réduiraient cette marge à « une faculté théorique ». Il pointe surtout la dépendance du pays à un protecteur extérieur, la Russie, pour la stabilité de ses institutions et l’intégrité de son territoire — une situation dans laquelle, selon lui, le mot « souveraineté » devient un « cache-misère commode ». Le pouvoir de transition, ajoute-t-il, ne viserait plus qu’une survie « intermittente et géographiquement inégale », tout en consacrant une part croissante de ses ressources à se prémunir d’un renversement interne.
Saïd, un autre analyste, interrogé sous le couvert de l’anonymat, part d’une lecture différente mais rejoint l’idée que les hostilités n’effacent pas nécessairement les contacts politiques. « Quel qu’en soit le bruit des armes, il y aura quand même le bruit politique en dessous », ironise-t-il. À ses yeux, l’histoire et les liens entre certains cadres du FLA et l’État malien peuvent contribuer à maintenir des possibilités de discussion malgré la rupture politique.
La séquence du 28 août donne une dimension régionale à cette mécanique. Les 61 militaires maliens ont été remis aux autorités nigériennes à la frontière entre les deux pays. RFI rapporte également l’implication du chef de l’Etat nigérien, le général Abdourahamane Tiani, ainsi que des négociations avec la haute hiérarchie du FLA. Un responsable du mouvement détenu au Niger aurait retrouvé la liberté en contrepartie.
Vézilier : concomitance des annonces et prudence sur un éventuel « deal »
La grâce accordée le 13 août à Yann Christian Bernard Vézilier, condamné à vingt ans de réclusion criminelle pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État, constitue l’autre événement central de la séquence. Son annonce intervient le même jour que celle de la libération des 82 militaires maliens. Cette proximité temporelle a alimenté les interrogations sur une éventuelle négociation globale.
Saïd (prénom modifié) écarte toutefois l’existence d’un lien direct entre les deux dossiers. « Personnellement, je ne pense pas qu’il y ait un lien entre la grâce accordée au diplomate français et la libération des militaires détenus par le FLA », avance-t-il. Dans son raisonnement, la grâce présidentielle intervient au terme d’une procédure judiciaire distincte et ne peut donc pas être assimilée, par elle-même, à un échange de prisonniers.
Le seul rapprochement qu’il estime possible est d’ordre communicationnel. « Je dirais que le seul lien possible, c’est un lien communicationnel », note-t-il. Avant d’expliquer : les deux annonces ont bénéficié d’une forte exposition médiatique, susceptible de produire des effets politiques ou diplomatiques dans un même espace public. Il avance même l’hypothèse que Bamako aurait pu choisir de précipiter la grâce présidentielle pour profiter de la même vague de communication que la libération des militaires — une lecture qu’il présente comme personnelle, non comme un fait établi.
L’analyste avance également une hypothèse sur les effets de la libération des militaires sur l’image du FLA, sans la présenter comme une motivation officiellement établie. « En libérant les militaires, le FLA se donne une image de respect des droits humains, de respect des droits de la guerre », estime-t-il. Selon cette lecture, le mouvement pourrait chercher à être davantage perçu comme un acteur d’un conflit armé classique que comme un groupe associé à des organisations jihadistes.
Cette distinction entre fait et hypothèse est essentielle. La concomitance des annonces du 13 août est établie. En revanche, aucun élément public cité dans les entretiens ne permet d’établir que la grâce de Yann Vézilier aurait constitué la contrepartie de la libération des militaires maliens.
Les explications du procureur général près la Cour suprême, Mamoudou Timbo, apportent un éclairage distinct, sur le terrain judiciaire. Dans une interview accordée à l’ORTM, la télévision publique malienne, il explique que le dossier de Yann Vézilier et celui des officiers militaires maliens écroués ensemble, dont deux généraux radiés, Nema Sagara et Abass Dembélé, ne relèvent pas du même cadre juridique. « La différence tient à la nature des crimes en cause », indique-t-il.
Selon Mamoudou Timbo, Vézilier a été poursuivi pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État, les éléments d’enquête ayant également fait apparaître, selon lui, une possible qualification terroriste. Les militaires maliens radiés, eux, sont poursuivis notamment pour des infractions militaires et des atteintes à la sûreté intérieure de l’État. Leur dossier relève du tribunal militaire, malgré qu'ils soient radiés de l'Armée avant même d'être entendus.
Le procureur général précise que la procédure concernant les militaires est engagée depuis environ un an et se trouve à un stade avancé. Cette mise au point ne renseigne pas directement sur d’éventuelles démarches diplomatiques parallèles autour de la grâce présidentielle, mais elle rappelle que les deux dossiers suivent des cadres judiciaires différents.
Interrogé sur ce même point, un maître de conférences en droit public confirme et précise la lecture du procureur général. Selon lui, la différence de traitement tient bien à la nature des accusations : le dossier Vézilier impliquait une connexion avec des groupes terroristes et a, de ce fait, été instruit par le pôle judiciaire spécialisé en matière de terrorisme (PJS), tandis que les autres dossiers relevaient d’abord du pôle de lutte contre la cybercriminalité, avant de basculer vers la justice militaire. « Il peut tout à fait y avoir une base commune et des faits communs aux deux affaires. Simplement, l’ajout d’une connexion avec des groupes terroristes fait basculer l’ensemble de l’affaire au PJS », explique-t-il — une précision qui nuance la présentation d’ensemble des deux procédures comme strictement étanches l’une de l’autre.
Sur la nature juridique de la grâce présidentielle elle-même, le même juriste rappelle qu’il s’agit d’une prérogative souveraine du chef de l’État, prévue par la Constitution, et que, juridiquement, elle ne peut pas être liée à une quelconque négociation. « En revanche, dans les faits, il est fort probable que cela ait fait l’objet de tractations entre les autorités maliennes et les autorités françaises, éventuellement via l’implication d’un État tiers », nuance-t-il. Cette lecture rejoint, sur le terrain du droit constitutionnel, l’hypothèse d’un rapprochement d’ordre communicationnel ou diplomatique avancée par Saïd, tout en rappelant que rien, formellement, ne permet d’assimiler la grâce à une contrepartie négociée.
Le droit international humanitaire, cadre discret des libérations
Le maître de conférences apporte un dernier éclairage, sur le fondement juridique qui permet aux autorités maliennes de négocier des libérations de prisonniers tout en refusant tout dialogue politique avec les groupes armés. Il rappelle que le FLA comme le Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim) sont considérés comme des organisations terroristes par les autorités maliennes, qui refusent en conséquence d’établir un dialogue avec eux. « En revanche, en situation de conflit armé, le droit international humanitaire s’applique, et cela n’est pas remis en question par les belligérants », précise-t-il.
Il cite en particulier l’article 3 commun aux conventions de Genève, qui prévoit que les parties à un conflit armé doivent s’efforcer de conclure des accords spéciaux pour mettre en vigueur les dispositions de la convention, y compris celles relatives aux prisonniers — et précise que de tels accords n’ont aucune conséquence sur le statut juridique des parties. Cette disposition permet ainsi aux États de mener des négociations humanitaires sans que cela implique une reconnaissance ou une légitimation des groupes armés concernés. Ces négociations ne sont, ajoute-t-il, pas toujours formalisées, et leur nature juridique reste souvent difficile à établir ; des tiers y sont généralement associés, qu’il s’agisse d’autres États, d’organisations non gouvernementales ou de leaders communautaires.
Le juriste insiste enfin sur une distinction qu’il juge essentielle : « les négociations purement humanitaires, comme celles concernant la libération de prisonniers, sont différentes des négociations davantage politiques ou des initiatives de médiation ». Ces libérations constituent, selon lui, une avancée humanitaire et une bonne nouvelle pour les prisonniers, mais ne signifient pas pour autant que des négociations relatives au règlement du conflit seraient menées dans un futur proche — une conclusion qui rejoint, depuis le terrain du droit, le constat central de cette analyse : la coexistence entre combats et arrangements ponctuels, sans qu’un processus de paix structuré soit à l’œuvre.
Le Niger, l’Algérie, et les autres médiateurs potentiels
Le développement des échanges donne au Niger une place particulière dans la séquence. La remise des militaires maliens aux autorités nigériennes à la frontière montre que Niamey peut servir de relais dans des arrangements impliquant le FLA. La libération concomitante de soldats nigériens et burkinabè renforce cette dimension régionale.
L'analyste Saïd considère que l’Algérie pourrait également disposer d’une capacité d’influence importante dans le dossier malien. « L’Algérie, c’est un noyau stratégique indispensable dans la crise de la scission malienne », analyse-t-il, ajoutant qu’elle « a une forte main sur une grande partie des acteurs ». Il juge « fort possible » qu’Alger puisse être impliquée dans certaines discussions. Il s’agit toutefois de l’appréciation de l’analyste et non d’une confirmation de l’implication algérienne dans les récentes libérations.
Saïd inscrit cette hypothèse dans une lecture plus large du positionnement extérieur du Mali.
Selon lui, le pays ne peut fonctionner « en autarcie », et la position non alignée héritée du président Modibo Keïta (1960-68) demeure, à ses yeux, la meilleure option diplomatique pour le pays. Il y voit la confirmation d’une vocation au multi-partenariat stratégique — y compris avec des partenaires historiques comme la France ou l’Algérie —, que la position géographique et l’histoire du Mali recommanderaient. Cette approche ne permet toutefois pas d’identifier un rôle précis joué par Alger dans les opérations d’août.
Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa élargit la capacité de médiation potentielle à l’Algérie, au Maroc et à la Mauritanie. Selon lui, ces trois pays disposent de « relais stables et profonds au Nord et au centre du Mali », nourris par les liens commerciaux, les circulations transfrontalières, une mémoire commune et des liens de parenté. Il juge l’Algérie « sans doute prête à rejouer le rôle » de médiateur dès que la brouille avec Bamako s’estompera, mais nuance fortement cette perspective : le retour d’Alger au cœur du jeu malien « ne garantit ni cessez-le-feu, ni reprise d’un compromis politique ». Il ajoute que d’autres partenaires, africains ou non, interfèrent pour des raisons étrangères au Sahel, ce qui contribue selon lui à restreindre l’impact d’un éventuel apaisement.
Cette réserve tient notamment à l’état de la relation entre Bamako et Alger. « Quelque chose s’est cassé, durablement, dans une relation vieille déjà. Il ne sera pas aisé de recouvrer la confiance », analyse-t-il. Pour lui, l’existence de relais régionaux ne signifie donc pas automatiquement qu’un acteur dispose de la capacité politique suffisante pour obtenir un accord.
« Le temps de la médiation est arrivé »
Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa estime que « le temps de la médiation est arrivé ». « Tôt ou tard, il faudra prendre langue avec les entités jihadistes et les rébellions », considère-t-il, plaidant pour leur reconnaissance « de facto » comme interlocuteurs et pour l’intervention d’une partie neutre. Il estime que l’Algérie pourrait « rejouer le rôle » de médiateur, une fois la brouille avec Bamako apaisée.
Son analyse repose sur l’idée que la poursuite de la guerre pourrait conduire les principaux acteurs et leurs soutiens étrangers à rechercher des arrangements plus pragmatiques. « La victoire totale n’est plus à l’ordre du jour. Il faudra, à chacun, faire des concessions et en obtenir, de l’ennemi », estime-t-il. Il met néanmoins en garde contre l’ampleur du défi : le salafisme et le jihadisme, dit-il, s’enracinent depuis cinq décennies parmi les musulmans d’Afrique subsaharienne, et vouloir les extirper par la seule violence relèverait d’une « illusion ». Il n’exclut pas, dans ce contexte d’impasse prolongée, l’hypothèse d’un « génocide au Sahel », estimant que chaque affrontement en rapproche la région. Cette projection relève de l’analyse prospective : elle ne permet pas d’affirmer qu’une négociation politique structurée est actuellement en cours.
Les deux analystes, Elyessa et Saïd, convergent donc sur un point : la poursuite des combats n’exclut pas l’existence de contacts. Ils diffèrent davantage sur la portée de ces contacts et sur les acteurs susceptibles de les faciliter. Saïd insiste sur la dimension politique et communicationnelle de la séquence, sur le rôle possible de l’Algérie et sur la continuité d’une tradition diplomatique non alignée. Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa met davantage l’accent sur les arrangements indirects, les relais régionaux, l’affaiblissement de la marge de manœuvre de l’État malien et la nécessité, à terme, d’une médiation. Le regard du juriste, sur un plan strictement normatif, conforte cette lecture duale : rien n’interdit juridiquement la coexistence entre refus politique de dialoguer et négociations humanitaires discrètes, ces dernières ne préjugeant en rien d’une évolution vers un règlement politique du conflit.
Pour l’heure, les faits disponibles dessinent moins une détente qu’une coexistence entre affrontements et négociations ponctuelles. Les libérations successives montrent que des canaux peuvent fonctionner lorsque des intérêts précis convergent, sans pour autant traduire l’existence d’un accord général entre Bamako et ses adversaires.
La grâce de Yann Vézilier demeure, de son côté, juridiquement distincte des échanges de prisonniers. Rien ne permet à ce stade d’établir un lien entre les deux dossiers ni de conclure à l’existence d’un accord global. Mais la multiplication des arrangements autour des détenus et des prisonniers témoigne de l’existence de relais et de contacts capables de fonctionner en marge des affrontements. Sous l’effet de l’enlisement, ces mécanismes ponctuels pourraient progressivement ouvrir la voie à des formes plus structurées de dialogue. Pour l’heure, ils restent fragmentaires, discrets et sans traduction politique formalisée.





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