Le Bureau américain du contrôle des avoirs étrangers (OFAC) a officiellement retiré le 27 février 2026 de sa liste noire le ministre malien de la Défense, le colonel Sadio Camara, ainsi que deux autres hauts gradés des forces armées maliennes. Cette décision, publiée discrètement sur le site du Trésor américain, s'inscrit dans une séquence diplomatique inédite : la visite à Bamako du chef du Bureau Afrique du Département d'État, Nick Checker, et la volonté affichée de l'administration Trump de renouer avec les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES).
Trois noms effacés de la liste SDN dont Sadio Camara
Depuis juillet 2023, trois officiers maliens figuraient sur la liste des ressortissants spécialement désignés (SDN) de l'OFAC, la liste noire du Trésor américain, sous le régime de sanctions RUSSIA-EO14024 lié au groupe paramilitaire Wagner. Le 27 février 2026, leurs noms ont officiellement été supprimés de cette liste :
— Le Colonel Sadio Camara, ministre de la Défense et des Anciens combattants, né le 22 mars 1979 à Kati, Koulikoro ;
— Le Colonel Alou Boi Diarra, chef d'état-major de l'armée de l'air, né le 1er septembre 1981 à Kati Koulikoro ;
— Le Lieutenant-colonel Adama Bagayoko, chef d'état-major adjoint de l'armée de l'air, né le 14 septembre 1979 à Bamako.
Ces trois officiers avaient été désignés pour avoir, selon Washington, « matériellement assisté » le groupe Wagner dans son déploiement au Mali depuis décembre 2021, facilitant ainsi ce que le Trésor américain qualifiait d'activités « malveillantes » sur le sol malien. Leurs avoirs aux États-Unis étaient gelés et toute transaction avec eux était interdite aux ressortissants et entreprises américains.
La visite de Nick Checker à Bamako : signal d'un dégel diplomatique
Cette levée de sanctions ne survient pas dans le vide. Elle couronne une séquence diplomatique soigneusement orchestrée depuis le début de l'année 2026. Le 3 février, Nick Checker, nouveau chef du Bureau des Affaires africaines du Département d'État américain, s'est rendu à Bamako pour une visite officielle. Ancien de la CIA où il a passé la majeure partie de sa carrière, Checker a été reçu par le ministre des Affaires étrangères malien, Abdoulaye Diop, autour de deux priorités : la coopération sécuritaire contre le terrorisme et le renforcement des liens économiques entre les deux pays.
La visite a été encadrée d'un message politique clair : Washington voulait « témoigner du respect des États-Unis pour la souveraineté du Mali » et « tracer une nouvelle voie dans la relation bilatérale, en tournant la page des erreurs passées », selon les termes mêmes du communiqué du Département d'État. Une formulation inhabituelle dans la diplomatie américaine, qui équivaut à une forme de mea culpa sur la politique des années précédentes.
Le Bureau des Affaires africaines a également indiqué que les États-Unis envisageaient des consultations similaires avec les gouvernements du Burkina Faso et du Niger, les deux autres membres de l'AES, sur des « intérêts sécuritaires et économiques communs ». Un signal fort envoyé à une confédération que Washington avait jusqu'ici traitée avec une distance marquée.
L'AES au cœur du recalibrage américain
L'Alliance des États du Sahel, créée en 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger à la suite de leurs coups d'État militaires respectifs entre 2020 et 2023, représente une rupture radicale avec l'ordre sécuritaire ouest-africain hérité de la Françafrique. Les trois pays ont chassé les forces françaises, dénoncé leurs accords de défense avec Paris et mis fin à la mission des Nations Unies au Mali (MINUSMA), en se rapprochant résolument de Moscou notamment via le recours au groupe Wagner, rebaptisé depuis Africa Corps.
Selon des sources diplomatiques maliennes, l'envoyé américain était venu « faire une offre de services aux pays de l'AES pour voir dans quelles conditions les États-Unis peuvent s'impliquer dans la lutte contre les djihadistes au Sahel ».
Parmi les conditions évoquées : le retour à un ordre constitutionnel et la fin du contrat avec Africa Corps. Des conditions que Bamako n'a pour l'heure pas acceptées publiquement, le ministre Diop ayant insisté sur la nécessité de tenir compte du « contexte régional » et de la réalité de la Confédération AES.
Le recalibrage américain au Sahel avait en réalité commencé à se dessiner dès décembre 2025, lorsque le général John Brennan, commandant adjoint de l'AFRICOM (le commandement américain pour l'Afrique), avait évoqué publiquement la possibilité d'un « partage ciblé et limité de renseignements » avec les pays AES dans le cadre d'un focus régional « plus agressif » contre les groupes armés. Une brèche dans la politique d'isolement qui s'est depuis élargie.
Minerais critiques et contre-terrorisme : les véritables moteurs du rapprochement
Derrière le discours sur la sécurité, des intérêts économiques considérables sont également en jeu. Le Sahel est en train de s'affirmer comme une zone stratégique pour les minerais critiques. Le Mali est ainsi projeté pour devenir le deuxième producteur africain de lithium en 2026, avec des réserves estimées à 890 000 tonnes. Le lithium est un minéral indispensable notamment dans la fabrication de batteries. Le Niger quant à lui détient environ 454 000 tonnes de réserves d'uranium, soit 5 % de la production mondiale. Cette richesse du sous-sol n'a pas échappé à l'administration Trump, dont la politique africaine s'articule désormais autour de l'axiome « trade, not aid ». Traduction : le commerce plutôt que l'aide.
En février 2026, Washington a lancé le Projet Vault, une réserve stratégique de minerais critiques, et a organisé sa première conférence ministérielle sur les minerais critiques avec 54 pays. Pour Djiby Sow, chercheur senior à l'Institut d'études de sécurité (ISS) pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel, cette dynamique mérite d'être regardée de près. Dans une analyse publiée le 25 février 2026, il écrit : « L'ouverture conciliatrice des États-Unis envers Bamako et Niamey semble davantage dictée par des intérêts stratégiques liés aux besoins américains en minerais critiques que par un véritable changement de politique. » Une lecture qui invite à ne pas confondre recalibrage tactique et rupture doctrinale.
Cette lecture est d'autant plus plausible que Wagner désormais Africa Corps a été accusé d'exploiter illégalement des mines d'or au Mali, au détriment des recettes de l'État malien. Un point de friction que Washington pourrait utiliser comme levier dans ses futures négociations avec Bamako.
Une crise sécuritaire qui résiste à toutes les réponses
Toute cette diplomatie se déploie sur un terrain sécuritaire dégradé. Depuis 2012, le Mali fait face à une crise multidimensionnelle et une insurrection jihadiste portée notamment par des groupes affiliés à Al-Qaïda, le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et à l'État islamique au Grand Sahara (EIGS). Malgré la présence des mercenaires russes depuis 2021, la situation sécuritaire reste très dégradée sur le terrain malgré des succès notables de l'armée malienne et sa montée en puissance.
Ni la France avec l'opération Barkhane avant, ni le groupe Wagner n'ont donc réussi à endiguer la menace. La levée des sanctions contre Sadio Camara et ses deux collègues est, à ce stade, un signal diplomatique. Un geste fort, mais qui ne préjuge pas encore de la profondeur du dégel entre les Etats-Unis avec Bamako. Il reste à observer comment ce rapprochement entre Washington et l'AES dans son ensemble va se concrétiser sur le terrain en termes de coopération sécuritaire, d'accords économiques et de repositionnement stratégique des trois pays du Sahel, analyse un expert de la région. Les prochains mois seront donc déterminants.






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