Dans une tribune publiée le 29 janvier 2026 par The Poynter Institute, référence internationale en matière de journalisme, d’éthique de l’information et de lutte contre la désinformation, la journaliste américaine Angie Drobnic Holan s’emploie à battre en brèche une idée de plus en plus répandue : celle d’un fact-checking devenu inefficace. Directrice de l’International Fact-Checking Network (IFCN), elle met en garde contre un discours de renoncement qu’elle juge à la fois erroné et politiquement dangereux.
À l’heure où la défiance envers l’information s’installe durablement et où les plateformes sociales sont devenues des vecteurs massifs de rumeurs et de manipulations, cette remise en cause progresse, y compris parmi celles et ceux qui se disent attachés à la vérité et à l’exactitude des faits. Pour Angie Drobnic Holan, le débat repose sur un malentendu fondamental : le fact-checking n’a jamais eu pour mission d’éradiquer toute forme de désinformation — un objectif irréaliste qui fausse d’emblée l’évaluation de son efficacité.
La vérification des faits vise avant tout à fournir une information fiable au moment où les citoyens en ont besoin et, sur les réseaux sociaux, à freiner la diffusion de contenus trompeurs. Les recherches en sciences de la communication, rappelle l’autrice, montrent de manière constante que les démentis étayés et les rappels de littératie médiatique (notion scientifique désignant la capacité à accéder, analyser et comprendre l'ensemble des médias, mais également les outils d'information et de communication) permettent de maintenir les publics mieux informés.
Ces mécanismes ont d’ailleurs été déployés à grande échelle pendant plusieurs années sur les plateformes numériques. Leur efficacité ne reposait pas sur la suppression des contenus, mais sur l’interruption de leur viralité : lorsqu’un message trompeur était accompagné d’une vérification, les taux de partage diminuaient nettement. Dans certains cas, des utilisateurs revenaient même sur leur décision en supprimant leurs propres publications.
Non le fact-checking n’est pas inutile, pourquoi y renoncer serait une erreur démocratique
Le fait que des informations fausses continuent de circuler ne signifie donc pas l’échec du fact-checking. Pour Angie Drobnic Holan, réduire la portée d’un mensonge constitue déjà un progrès démocratique. Le problème tient davantage au manque de transparence de ces dispositifs souvent invisibles pour le grand public et aux choix politiques ou économiques de certains acteurs qui ont décidé de les affaiblir, voire de les démanteler.
Assimiler ces décisions à une inefficacité intrinsèque du fact-checking revient, selon l’autrice, à brouiller les responsabilités. Dire que « le fact-checking ne fonctionne pas » lorsqu’il s’agit en réalité de dénoncer le poids des intérêts économiques, la faiblesse de la régulation ou les limites de la diffusion de l’information fiable, revient à fournir des arguments à ceux qui souhaitent s’en débarrasser. Un renoncement qui servirait avant tout les acteurs tirant profit de la désinformation, au détriment de l’intérêt général.
Accepter l’idée que la vérification des faits serait vaine ouvre la voie à son sous-financement, à son retrait des plateformes et à un sentiment collectif d’impuissance face au mensonge. Reconnaître les limites du fact-checking est nécessaire, conclut Angie Drobnic Holan, mais déclarer forfait serait une faute stratégique. Dans un environnement informationnel fragilisé, la vérification demeure un outil central pour permettre aux citoyens de prendre des décisions éclairées.
Tama Media : adapter le fact-checking aux usages, aux langues et aux publics
À Tama Media, nous partageons pleinement ce constat. À l’ère de TikTok, de Snapchat et de la circulation massive de contenus courts, émotionnels et parfois trompeurs, le fact-checking reste plus que jamais indispensable, à condition de l’adapter aux réalités contemporaines.
C’est dans cette logique que nous avons co-développé Akili Check, un chatbot de vérification des faits permettant de vérifier instantanément une information grâce à l’intelligence artificielle. Pour garantir un accès élargi à la vérification, notamment auprès des publics peu alphabétisés ou éloignés des médias traditionnels, Akili est également disponible sur les réseaux sociaux comme WhatsApp, Instagram, Facebook et propose une version bêta en bambara, afin d’ancrer la lutte contre la désinformation dans les langues et les usages locaux.
Parallèlement, Tama Media mène actuellement le programme “Zéro Infox”, soutenu par l’Organisation internationale de la Francophonie et mis en œuvre en partenariat avec Wikimedia Côte d’Ivoire. Ce programme s’adresse directement aux adolescents, à un moment où une part croissante de leur information circule sur les plateformes sociales.
Déployé au Sénégal et en Côte d’Ivoire, "Zéro Infox" mise d’abord sur la pédagogie. Le programme organise des ateliers d’éducation aux médias dans les collèges et lycées et accompagne les élèves dans la production de contenus de fact-checking conçus par et pour les jeunes. L’objectif est de leur donner des outils concrets pour exercer leur esprit critique et apprendre à identifier la désinformation. Les premiers retours soulignent l’adhésion des équipes éducatives et l’implication des élèves, dont la créativité permet de faire émerger des formats de sensibilisation adaptés à leurs pratiques numériques.
À rebours des discours de renoncement, Tama Media continue de défendre une conviction claire : vérifier, expliquer et transmettre reste un combat démocratique essentiel. Non pour promettre un monde sans fausses informations, mais pour contribuer, pas à pas, à la construction d’un espace public plus lucide, plus outillé et plus responsable.







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