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Le 20 octobre ou le jeudi noir des Tchadiens

Par Christian Allahadjim
Oct 28, 2022
6 min
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A N’Djamena, la protestation contre la prolongation de la durée de la transition et le maintien du Général Mahamat Idriss Déby Itno au pouvoir a été violemment réprimée par des forces de maintien de l’ordre, faisant des dizaines de morts. Retour sur une journée cauchemardesque vécue par les N’Djamenois.

Jeudi 20 octobre 2022. Le réveil est brutal dans les quartiers du 1er, du 7e et du 9e arrondissement de N’Djamena, la capitale politique du Tchad. Aux premières heures de l’aube, des jeunes manifestants, en petit groupe, ont envahi les rues en érigeant des barricades et brûlant des pneus. « Justice, égalité ou rupture », « Non à la succession dynastique », entonnent-ils en chœur, sifflet à l’appui, dans les quartiers protestataires. Ces jeunes ont répondu à l’appel des partis politiques tels que les Transformateurs, le Parti Socialiste Sans Frontières et la plateforme citoyenne Wakit Tama. Ces organisations contestent la prolongation de deux ans de la transition et le maintien du Général Mahamat Idriss Déby Itno au pouvoir, actés par les 1 400 délégués ayant pris part au dialogue national inclusif et souverain tenu du 20 août au 5 octobre 2022 à N’Djamena. De l’avis des contestataires, c’est une violation des engagements de la junte militaire qui a pris le pouvoir après la mort du président Déby en avril 2021 et avait promis de le rendre aux civils dans 18 mois. En théorie, le 20 octobre devait donc être la fin de la transition dirigée par les militaires.

Une guérilla urbaine

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Ce 20 octobre, les premiers tirs de gaz lacrymogènes se font entendre autour de 5 heures du matin. Face à la résistance et à l’organisation des opposants, la manifestation s’est dégénérée en violents affrontements entre forces de l’ordre et les manifestants aux environs de 6 heures. Dans certains quartiers, des tirs à balles réelles ont été entendus pendant des heures. A Walia, dans le 9e arrondissement par exemple, la situation était tendue. Des manifestants, voulant coûte que coûte regagner le centre-ville, ont violemment affronté les forces de l’ordre. Au passage, ils ont brûlé le Commissariat de Police. La circulation sur les deux ponts reliant cet arrondissement aux autres a été coupée.

Au même moment, à 10 heures, le nouveau gouvernement de transition dirigé par l’opposant historique, Saleh Kebzabo, tient son premier conseil des ministres. Au sortir de ce conseil, situation oblige : le Premier ministre anime une conférence de presse qu’il dit « imposée par ces événements graves survenus en journée ». Au cours de cette communication, le chef du gouvernement a qualifié les événements « d’insurrection armée ayant pour but de renverser le pouvoir en place. »

La manifestation la plus meurtrière

Comparé au bilan des précédentes protestations, le bilan des affrontements du 20 octobre 2022 est bien plus lourd sur le plan humain que matériel. Les données communiquées par le Premier ministre de transition, Saleh Kebzabo, font état d’au moins une cinquantaine de personnes tuées dont une dizaine d’éléments des forces de l’ordre. Les organisateurs de la manifestation et les organisations de défense des droits de l’homme, eux, estiment que le bilan avoisinerait la centaine de morts. Ce qui est largement au-delà du bilan enregistré lors de la manifestation du 27 avril 2021 qui était de 17 morts. Cette manifestation était, avant celle du jeudi 20 octobre, la plus réprimée sous l’ère de la junte militaire. 

Sur le plan matériel, des biens appartenant à des personnalités ont été pris pour cible. Ce fut le cas des sièges des partis UNDR et RNDT-Le Réveil de l’ancien et de l’actuel Premier ministre de transition qui ont été saccagés et incendiés. Des établissements hôteliers, des véhicules de Police, des motos de particuliers ont été également brûlés ou saccagés dans le 7e et le 9e arrondissement.

Vague de condamnations

Au lendemain de ces violentes manifestations, des condamnations fusent de partout. De la Commission de l’Union africaine en passant par la France, l’Union européenne et les Etats-Unis, les partenaires du Tchad ont condamné une répression démesurée et l’utilisation des armes létales par les forces de maintien de l’ordre. Des organisations de défense des droits de l’homme ont aussi dénoncé des cas d’enlèvements, de tortures et de déportation de personnes arrêtées lors des événements. D’après Me Max Loalngar, les condamnations ne doivent pas seulement être verbales. « Il faut des sanctions », réclame-t-il. 

Le gouvernement de son côté désigne les leaders politiques de l’opposition qui ont appelé à la  manifestation comme étant les premiers responsables. « Ces insurgés portent la lourde responsabilité d’une cinquantaine de morts et près de 300 blessés », a tranché le chef du gouvernement de transition. Dans la foulée, les autorités ont pris des mesures dites « conservatoires ». Parmi celles-ci, l’on note la suspension des activités de sept partis politiques considérés comme initiateurs de la  manifestation, l’établissement d’un couvre-feu dans les villes de N’Djamena, Doba, Koumra et Moundou de 18h à 6h. L’accès à internet est coupé dans les quartiers Sud de N’Djamena.

Sur le plan judiciaire, le ministère de la Justice a, à travers une correspondance datée du 21 octobre, instruit les magistrats des parquets et d’instruction d’ouvrir des enquêtes relatives aux événements et d’ordonner des poursuites contre les personnes impliquées. A N’Djamena, une enquête judiciaire est ouverte par le procureur près du tribunal de Grande Instance, Djibrine Moussa Wade. Les corps mis à la morgue sont interdits de retrait en attendant les réquisitions du procureur. 

C’est ainsi qu’une manifestation pacifique soit-elle s’est transformée en une journée cauchemardesque pour les populations des villes de N’Djamena, Moundou, Doba et Koumra. En attendant que les corps sans vie ne soient remis à leurs familles, le gouvernement a décrété un deuil national de sept jours à compter du 25 octobre 2022 en mémoire aux victimes. Jeudi 20 octobre 2022 restera gravé dans les mémoires collectives comme l’une des pires journées dans l’histoire du Tchad.

Christian Allahadjim

Par Christian Allahadjim

Correspondant à N'Djamena au Tchad