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Crise au Niger : la France et les États-Unis sont-ils sur la même longueur d’onde ?

Par Sadibou Guèye
Sep 06, 2023
9 min

Alors qu’une intervention militaire au Niger n’est toujours pas écartée pour restaurer l’ordre constitutionnel, une partie de la communauté internationale n’accorde pas ses violons sur cette option radicale. Moins téméraires que la France, les États-Unis œuvrent pour une résolution pacifique de la crise. Mais jusqu’à quand ?

Macron Biden
Crise au Niger : la France et les États-Unis sont-ils sur la même longueur d’onde ?

Mené par l’ancien commandant de la Garde présidentielle, le général Abdourahamane Tiani, le coup d’État contre le président Mohamed Bazoum a pris de court ses pairs de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Réunis en session extraordinaire dès le 30 juillet à Abuja, au Nigeria, les dirigeants de l’espace communautaire ont pris des mesures drastiques contre le Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP), organe mis en place par la junte.

Des sanctions économiques et financières inédites ont également été infligées au Niger. En outre, la Cédéao a agité l’idée de l’activation de sa force en attente dont la dernière opération remonte en 2017. En Gambie, il s’agissait d’installer Adama Barrow comme nouveau président élu face au refus du dictateur Yahya Jammeh, au pouvoir depuis 1994, de reconnaître sa défaite.

Les réactions hostiles au putsch nigérien ne sont pas limitées en Afrique de l’Ouest. Premier partenaire militaire de Niamey, Paris est sorti de ses gonds. Dans un communiqué du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, daté du 29 juillet, les autorités françaises ont apporté leur soutien aux décisions de la Cédéao y compris celle portant sur la possible intervention militaire. Elles ont aussi suspendu, « avec effet immédiat, toutes les actions d’aide au développement et d’appui budgétaire au Niger » et demandé « le retour sans délai à l’ordre constitutionnel autour du président Mohamed Bazoum, élu par les Nigériens ».

La veille de cette annonce, un autre partenaire du pays était déjà monté au créneau. Les États-Unis, par le biais du Secrétaire d’État Antony Blinken, se sont également alignés sur la ligne des chefs d’État ouest-africains, condamnant le coup de force, non sans conditionner « la poursuite du partenariat » avec le Niger à « la gouvernance démocratique ». Le ton est ainsi donné.

Les militaires, qui se sont emparés du pouvoir le 26 juillet, en gardant en détention le président Bazoum dans la résidence présidentielle, sont de plus en plus isolés. Ils savent qu’ils ne peuvent pour l’heure ne compter que sur le Mali et le Burkina où les militaires au pouvoir leur ont exprimé un soutien sans réserve.

Le discours du changement de ton

Cependant, une déclaration faite le 15 août par l’attachée de presse adjointe du Pentagone, Sabrina Singh, va susciter des interrogations sur la position réelle du pays de l’oncle Sam par rapport à la crise nigérienne. Elle a affirmé que « le Niger est un partenaire et que les États-Unis sont fermement déterminés à soutenir ce partenariat et à contribuer à une résolution pacifique du conflit ».

Ces mots ont été prononcés alors que la Cédéao, au sortir de son Sommet extraordinaire du 10 août à Abuja, avait réaffirmé sa volonté d’intervenir au Niger. Une option encouragée par la France qui, dès le départ, a affiché sa solidarité absolue à l’organisation régionale, faisant dire à Yannick Houphouët Kouablan que « la divergence d’approche » entre Paris et Washington « en ce qui concerne la stratégie de résolution de la crise au Niger est sans équivoque ». Selon cet analyste politique, « les États-Unis, qui avaient annoncé le 10 août leur soutien à l’action de la Cédéao, ont adopté par la suite une position plus conciliante envers le CNSP ». Chercheur associé à International Crisis Group, Mohamed Yahaya Ibrahim estime que « la position des États-Unis a carrément changé, mettant l’accent sur le dialogue ».

Les causes du revirement étasunien

Macron et Bilden

Le premier élément de réponse vient du Pentagone. « Nous y (au Niger) avons investi dans des bases et nous nous sommes entraînés avec les forces locales », a expliqué Sabrina Singh, porte-parole adjointe du ministère américain de la Défense. Pour Mohamed Yahaya Ibrahim, « ce qui intéresse le plus les Américains, c’est de maintenir leur présence au Niger où ils disposent d’une base de drone qui leur permet de garder une vue sur l’activité des jihadistes sur une bonne partie de l’Afrique subsaharienne ».

En 2016, alors que l’État islamique était dans une réelle extension en Afrique de l’Ouest, les États-Unis ont lancé la construction de cette base dans le Centre du Niger. Ce pays, où des prises d’otages ont déjà eu lieu non loin de la capitale, avec à la manœuvre Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), est également dans le viseur de l’État islamique qui mène des attaques vers le Sud, à la lisière du Nigeria.

Dans ce contexte, l’érection de la base de drone, située à 5 kilomètres au Sud d’Agadez, s’explique. Un accord avec les autorités nigériennes d’alors devait permettre aux Américains d’occuper le site au moins pendant dix ans. Estimé dans un premier temps à 100 millions de dollars, la construction et l’occupation de la base doit au bas mot coûter aux États-Unis 280 millions de dollars. C’est le prix à payer pour assurer sa sécurité depuis le continent africain.

Et pour sauver cet investissement, les Américains sont prêts à faire des concessions aux tombeurs de Bazoum, au point de se retrouver au centre d’un point de presse donné le 17 août par la ministre française des Affaires étrangères et de l’Europe, même si pour cette dernière, il n’y a pas l’ombre d’une divergence entre les deux pays.

À côté de cette explication, une autre tiendrait la route. C’est du moins l’avis de l’anti-impérialiste Tommy Miles. Pour lui, les Américains « doivent choisir entre la défense de l’hégémonie régionale française – qui ne profite guère directement aux États-Unis, surtout si elle est faible et crée une résistance par sa mauvaise gestion – et leurs propres intérêts régionaux, conçus pour servir leur hégémonie mondiale plus large ». « Les Américains ont donc clairement décidé que si les Français ne peuvent maintenir leur hégémonie historique dans ces États, ils ne vont pas sombrer avec eux, mais tracer leur propre voie pour protéger leurs intérêts », analyse celui qui se considère comme un gauchiste.

Depuis l’éviction du successeur de Mahamadou Issoufou, les relations entre Niamey et Paris n’ont cessé de s’abîmer. Les nouvelles autorités nigériennes ont dénoncé les accords et protocoles militaires avec l’ancien colonisateur comme le Mali d’Assimi Goïta et le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré. « La France rappelle que le cadre juridique de sa coopération avec le Niger en matière de défense repose sur des accords qui ont été conclus avec les autorités nigériennes légitimes. Celles-ci sont les seules que la France, comme l’ensemble de la communauté internationale, reconnaît », a fermement répondu l’Hexagone, laissant implicitement comprendre qu’elle n’entend pas perdre un allié qui a servi de réceptacle à la nouvelle déclinaison de sa présence militaire dans la région du Sahel, après la mésaventure Barkhane au Mali, accélérée par le rapprochement entre Bamako et Moscou.

De la souplesse jusqu’à quand ?

Mais, selon d’autres analystes, la position actuelle des Américains sur la crise nigérienne n’est pas si différente de celle de la France. Chercheur à l’Institut Clingendael, Andrew Lebovich estime que si les États-Unis donnent l’impression d’être plus ouverts au dialogue, c’est « pour éviter de déclarer ce qui se passe comme un coup d’État ». Mohamed Yahaya Ibrahim ajoute que cette soi-disant souplesse donne aux Américains « des possibilités de dialogue avec la junte ».

Une note du département d’État américain souligne que la nouvelle ambassadrice des États-Unis au Niger, Kathleen FitzGibbon, qui ne présentera pas ses lettres de créances aux nouvelles autorités militaires, travaillera en faveur « d’une solution diplomatique qui préserve l’ordre constitutionnel au Niger et de la libération immédiate du président Bazoum, de sa famille ainsi que de toutes les personnes détenues illégalement ». Niamey a salué « la position extrêmement raisonnable » de l’administration Biden. Ainsi, l’ambassadrice américaine a été épargnée par une mesure d’expulsion qui a frappé son homologue français, Sylvain Itté, le samedi 25 août dernier.

La question est maintenant de savoir jusqu’à quand Washington continuera-t-il à mettre la pédale douce ? La tournée effectuée par Molly Phee fin août au Nigeria, au Tchad et au Ghana, principalement dans des pays favorables à l’intervention militaire, présage une radicalisation de la position américaine sur la question nigérienne. Le communiqué publié pour annoncer la tournée avait indiqué que la Secrétaire d’État adjointe aux affaires africaines devait insister sur le soutien à « la position de principe adoptée » par la Cédéao « pour défendre la démocratie et l’ordre constitutionnel ».