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Édito. Passage de Melilla : que vaut la vie d’un migrant ?

Par Redaction
13 août 2022
4 min
migrant
dans un centre pour immigres et demandeurs d asile ceti a melilla dans l enclave espagnole de melilla au maroc le 2 mars 2022 image tiree d une video 6343560

Les images insoutenables de cette tragédie qui s’est déroulée le 24 juin dernier au Maroc, dans la ville de Beni Ensar, le long de la frontière qui sépare le royaume chérifien de la ville de Melilla en Espagne, ont été diffusées par l’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH).

Que vaut la vie d’un migrant ? Rien ou si peu à en croire les corps de dizaines d’hommes jonchés au sol. Les uns blessés, les autres agonisants dans des mares de sang, les derniers laissés pour morts dans la froide indifférence des forces de sécurité marocaines qui n’hésitent pas à les battre même tombés à terre. Le tort de ces Africains noirs? Vouloir rejoindre l’Europe. À tout prix.

Un cri d’alerte et de désespoir lancé par l’AMDH sur les réseaux sociaux pour témoigner, une nouvelle fois encore, du sort réservé par ces deux pays frontaliers aux migrants. Ce jour-là, entre 1000 et  2000 hommes originaires pour la plupart du Soudan et du Soudan du Sud ont tenté de franchir cette zone, porte d’entrée vers l’Europe. Piégés par les forces marocaines qui les pourchassent, plusieurs centaines d’entre eux escaladent la clôture barbelée haute de près de plusieurs mètres. De l’autre côté de ce rideau de fer, les gardes-frontières espagnols qui n’ont guère été plus tendres que leur homologues marocains, et n’ont pas tenté non plus de les secourir, feront notamment usage de gaz lacrymogène. Que valait la vie de ces migrants pour des agents en uniforme plus zélés à protéger un bout de terre que de préserver une vie humaine? Des témoignages de rescapés recueillis par nos confrères du Monde apportent des éléments de réponse: “La police nous a frappés. Il y avait des tirs de balles en caoutchouc, des matraques qui paralysent et des grenades qui explosent.» Plusieurs migrants décrivent des agents marocains armés de Flash-Ball, de matraques et de pierres, employés sans retenue. « C’était horrible de voir ça », dit Abrahim, un autre migrant. « Certains ont perdu un œil, des dents. Certains ont eu le crâne ouvert, le bras ou la jambe fracturée. Ils nous ont battus comme s’ils voulaient qu’on soit morts.»

 27 hommes ont en effet trouvé la mort selon le bilan officiel des autorités marocaines, une soixantaine sont portés disparus. Le Maroc et l’Espagne se renvoient la responsabilité de cette journée sanglante, l’Union africaine et l’ONU ont réclamé l’ouverture d’une enquête indépendante. Que vaut la vie de ces migrants aux yeux du monde? Sur les réseaux sociaux, deux camps se sont opposés: les premiers ont dénoncé l’inhumanité de la police marocaine et l’opprobre jeté sur un pays de confession musulmane, les seconds ont conspué l’arrivée massive de ces migrants, usé de qualificatifs racistes et xénophobes pour dénoncer leur comportement jugé agressif. En France, de nombreuses voix se sont fait entendre. Parmi elles, celle de Fateh Kimouche, journaliste fondateur du média Al Kanz qui a eu ces mots forts: La tuerie survenue à Melilla est absolument révulsante. Les images de tous ces hommes au sol, entassés comme de vulgaires ballots, et tous ces flics autour indifférents à leur souffrance… Ces hommes sont noirs. Leur sort compte si peu. Rage et dégoût !”….

L’autre voix est celle de l’influenceuse française Sally, de parents camerounais et marocain. Dans une vidéo de plus de cinq minutes, elle fustige dans une démonstration implacable et documentée, la complicité du Maroc et de l’Espagne dans le massacre de Melilla et dénonce les “rafles” et “chasse à l’homme” organisés régulièrement par le Maroc à l’égard des migrants subsahariens noirs. Tous deux ont fait l’objet de menaces et d’un cyberharcèlement pour leur mots. Les maux de ces migrants n’auront pas suscité autant d’émoi. Que vaut la vie de ces hommes dans un monde globalisé? Judith Sunderland de l’association Human Right Watch (HRW) dresse un constat cinglant: «De l’autre côté de l’Europe, des réfugiés ukrainiens sont, à juste titre, accueillis à bras ouverts mais ici, et ailleurs le long des frontières de l’Europe, on constate un total mépris pour la vie des personnes noires». Ballotés sur terre ou en mer, la vie, pour ne pas dire la valeur marchande, de certains hommes vaut, comme nous le rappelle des siècles d’histoires passées, visiblement moins qu’une autre, aujourd’hui encore.

Fatoumata Bakily