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Le satellite Taifa-1, symbole d’une industrie spatiale africaine en pleine croissance ?

Par Ambre Delcroix
Apr 25, 2023
9 min

Le 10 avril dans la soirée (ou le 11 avril selon les fuseaux horaires), le Kenya lançait son second satellite de collecte de données. Baptisé Taifa-1, il a été envoyé depuis les États-Unis, à la Vandenberg Space Force Base, en Californie, en collaboration avec la société Space Exploration Technologies corporation (SpaceX). Un envol stratégique pour le développement du pays, que nous explique l’ingénieur aéronautique franco-burkinabé, Sékou Ouédraogo.


Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Je suis ingénieur aéronautique d’origine burkinabè. Je travaille pour un groupe aéronautique international, Président et fondateur de l’African Aeronautics and Space Organisation (AASO), membre du Conseil Consultatif International Alliance for Collaboration in Exploration of Space (ACES World Wide). C’est une organisation composée de personnalités émérites du domaine spatial provenant du monde entier qui s’efforcent de renforcer et de promouvoir la coopération spatiale internationale et d’établir de nouvelles alliances entre diverses organisations éducatives, technologiques, civiles et entrepreneuriales.


Quels sont les objectifs de lancement de ce second satellite par le Kenya ?

Le Kenya le satellite TAIFA 1 anti secheresse
Lancement satellite kényan Taifa-1

En 2018, le Kenya lançait son premier satellite, un nano satellite nommé KUNS-PF qui servait à des fins éducatives. Ce second satellite appelé TaIfa-1 (qui signifie nation en swahili), lancé le 10 avril dernier, a été envoyé dans l’espace avec un objectif de collecte de données. Les données collectées serviront à l’agriculture, la sécurité alimentaire et à la gestion de l’environnement. C’est un satellite d’observation de la terre qui analyse de vastes étendues de territoire pour collecter des données. Pour l’agriculture, il va, par exemple, permettre d’analyser la composition physico-chimique du sol, pour comprendre ce qui y pousse. Ces informations croisées avec d’autres données et cela grâce à l’intelligence artificielle, permettront de savoir quand, de quelle manière les plantes poussent, quand il est nécessaire de les arroser, de stopper les maladies dès les premiers symptômes, etc. L’objectif étant d’optimiser les rendements agricoles.

Plusieurs pays ont envoyé des satellites depuis 1998. Quels sont les intérêts des pays africains qui se lancent dans cet exercice ?

On peut y voir plusieurs intérêts. Avant tout, travailler sur ce type de technologie permet de montrer, en termes d’image et de puissance, la volonté d’un pays de travailler sur des technologies de pointe. Cela implique donc qu’il existe dans le pays des chercheurs capables d’un tel exercice et des dirigeants conscients de l’intérêt de ces applications pour le développement de leur pays. Ce n’est pas un exercice accessible à tout le monde étant donné la complexité des technologies et les coûts associés. Cela témoigne de la vision ambitieuse des dirigeants d’un pays.

Ensuite, en termes de développement, plusieurs applications satellitaires peuvent aider les pays africains durablement. C’est la raison pour laquelle l’Agence Spatiale Africaine a été créée en 2019 par la commission de l’Union Africaine. Tous les 54 chefs d’États et de gouvernements africains ont signé sa charte de création. C’est une conséquence de la prise de conscience des chefs d’État africains d’utiliser cet outil pour répondre aux recommandations de l’agenda 2063 de l’Union africaine. 
Parmi ces applications, je peux citer, entre autres, la gestion de l’eau, la gestion de l’agriculture, la lutte contre les feux de forêts, gestion de l’environnement, contrôle des inondations, l’aménagement du territoire (par exemple pour limiter le déploiement chaotique des grandes capitales), la réalisation de cadastres. Ce sont des outils d’aide à la décision permettant de cartographier un pays selon plusieurs angles.

Est-ce que, selon vous, cela démontre que l’Afrique comprend l’intérêt de la présence dans l’espace ?

On ne parle pas d’Afrique car les stratégies nationales spatiales sont très hétéroclites sur le continent. Certains pays africains investissent et utilisent ces outils de collecte de données. Celui qui y est investi depuis le plus longtemps est l’Afrique du Sud. Dans les années 1960 il était déjà en collaboration avec le NASA et a lancé son premier satellite national en 1999. L’Égypte est le premier pays africain à avoir lancé un satellite national en 1998. Malgré l’entrée plus récente du Maroc dans la liste des nations spatiales africaines, il possède le satellite africain le plus coûteux avec un coût de de plus de cinq cent millions d’euros.

Le Rwanda a également un programme spatial national et a lancé un satellite, premier d’une liste à venir. Il utilise déjà d’autres données satellitaires gratuites pour l’établissement de cadastres notamment. D’autres pays commencent à s’y intéresser. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire vont créer également leur agence spatiale nationale dans les mois à venir. Certains chefs d’États africains ont saisi la mesure et veulent profiter de ces axes de développement pour leur pays. 

Quelle est l’évolution des investissements faits par les pays africains dans ce domaine depuis 1998 ?

Quarante-six satellites africains ont été lancés depuis 1998 par 15 pays (Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Soudan, Nigeria, Afrique du Sud, Kenya, Ile Maurice, Ouganda, Zimbabwe, Éthiopie, Rwanda, Angola, Ghana). Ces huit dernières années, le nombre de satellites lancés a augmenté de 300%. On dénombre vingt-cinq agences ou institutions spatiales africaines aujourd’hui (Algérie, Angola, Botswana, Burkina Faso, Djibouti, Lybie, Éthiopie, Gabon, Ghana, Côte d’Ivoire, Kenya, Égypte, Île Maurice, Maroc, Nigeria, Rwanda, Afrique du Sud, Soudan, Tunisie, Uganda, Zimbabwe). Le budget des économies spatiales africaines était estimé en 2021 à 19,49 milliards de dollars et il est prévu qu’il passe à 22,64 millions de dollars en 2026, soit une augmentation de 16,16% en cinq ans.

Pensez-vous que ce soit un secteur porteur en termes de formations et d’emplois en Afrique ?

Taifa 1 satellite Kenya
Le satellite kényan Taifa-1

Pour la formation, la condition sine qua non est que les chefs d’États se saisissent de l’opportunité et investissent dans les infrastructures, les services et la formation spatiale. Les africains de la diaspora sont également susceptibles d’apporter leur aide sur ce point en partageant leur expertise acquise à l’extérieur du continent, pour venir former sur place. En Afrique du Sud, au Maroc, au Sénégal il existe de bons programmes universitaires dans le domaine mais cela coûte cher de former sur place.

Les personnes formées dans ces domaines ont un tel éventail de compétences, notamment des systèmes complexes, qu’elles peuvent être utiles dans d’autres domaines de l’économie. C’est donc très intéressant pour le continent. Parce que ce domaine requiert énormément de compétences liées aux applications dans le digital, il peut en effet générer des emplois.  Les pays pourraient se saisir de cette opportunité pour créer des outils de traitement des données satellitaires. Les jeunes pourraient profiter de cette possibilité de créer des outils, notamment pour les ministères l’industrie et le secteur tertiaire des services. Les données d’optimisation des cultures, de météo etc, peuvent être traitées et les services associés proposés à ceux qui en ont besoin sur le continent.

Plusieurs lancements ont été réalisés en partenariat avec les États-Unis, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Il n’y a pas encore la technologie de lanceur sur le continent, nous devons faire appel à des partenaires étrangers pour se faire. Cependant, entre 1964 et 1988, en face du Kenya sur l’océan indien près de l’équateur, il y existait une base de lancement utilisée par les américains en partenariat avec l’Agence Spatiale Italienne. Cette base de lancement appelée SAN MARCO se situait sur une station pétrolière désaffectée. Neuf lancements de satellites scientifiques américains ainsi que 20 lancements de fusée-sondes ont été réalisés durant cette période.

Par ailleurs, il n’existe pas de bases de lancement dans tous les pays. Elles sont en Russie, en Inde, en Chine, à Kourou ou aux Etats-Unis, principalement. Le satellite Kenyan est parti de Californie grâce au lanceur Falcon 9 de SpaceX. Ce type de partenariats est également pour les Etats-Unis l’occasion de faire des collaborations technologiques, de la diplomatie scientifique. L’aérospatial est un vecteur de collaboration entre les nations. Ces lancements payants sont l’occasion également pour les partenaires de générer des revenus. De plus, la multitude de satellites de télécommunication lancés pour former des constellations, permettront de couvrir les zones blanches (sans couverture numérique) africaines et donc aux fournisseurs de service internet de cibler un plus grand nombre de personnes en Afrique.

Avez-vous une visibilité sur les prochains pays qui prévoient des lancements du même type ?

Le Rwanda va certainement envoyer un satellite mais la date n’est pas encore communiquée. Djibouti se prépare également à lancer deux satellites. Le pays vient de signer un accord avec une société Hongkongaise pour installer une base de lancement privée sur leur sol. C’est un projet de près d’un milliard de dollars. Cela permettra de lancer un satellite dans l’espace directement depuis le sol africain. Avant eux, dans les années 1970, le Zaïre avait tenté des lancements sur le sol africain, en partenariat avec une société allemande mais n’avait pas réussi à mettre en orbite un satellite. Pour en savoir plus sur l’aéronautique en Afrique via (l’African Aeronautics and Space Organisation, AASO): www.aero-aaso.com