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[Grand Entretien] Afrique : « Les manuscrits de Tombouctou sont la mémoire vivante de notre existence »

Par Redaction
Nov 07, 2023
12 min

Du 19 au 20 octobre 2023, l’Université privée africaine franco-arabe (Upafa) a organisé à Bamako, la capitale du Mali, une conférence autour du thème « Les manuscrits et leurs rôles dans le renforcement des valeurs de paix, de sécurité et de préservation de l’identité ; le développement de la recherche scientifique et de la créativité en Afrique ».

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Manuscrits au Centre Ahmed Baba, Tombouctou, Mali

Cet évènement international a permis à des universitaires et experts du Mali, du Burkina, du Cameroun, du Maroc, de la France, d’Oman et d’autres pays de réfléchir sur la meilleure façon de protéger et d’exploiter les manuscrits anciens éparpillés en Afrique.

Dans ce grand entretien accordé à Tama Média, Mohamed Diagayeté, Directeur Général de l’Institut des Hautes études et de Recherches islamiques Ahmed Baba de Tombouctou (IHERI-ABT) depuis 2018, titulaire d’un doctorat de l’université ez-Zeitouna de Tunis (en 2007), explique notamment les enjeux intellectuels, scientifiques et politiques autour de ces écrits.

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Dr. Mohamed Diagayeté, Directeur général de l’Institut des hautes études et de recherches islamiques Ahmed-Baba de Tombouctou.

Propos recueillis par Jean-Marie Ntahimpera


Quelle est la spécificité des manuscrits de Tombouctou ? Quand on en parle, de quoi s’agit-il ?

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Manuscrits au Centre Ahmed Baba, Tombouctou, Mali

Les manuscrits sont des textes anciens rédigés à la main. En Afrique de l’Ouest, ils existent notamment au Mali, au Sénégal, en Guinée, au Burkina Faso et au Nigeria. Les manuscrits de Tombouctou sont principalement écrits en arabe.

Par manuscrits de Tombouctou, il ne faut pas comprendre qu’ils ont tous été confectionnés dans cette localité située aux portes du désert saharien. En fait, on utilise ce vocable pour regrouper un héritage. Les manuscrits que nous avons aujourd’hui viennent de l’Afrique de l’Ouest, du Nord, de l’Est ou de l’Orient. Ils traitent de sujets aussi divers que variés.

Toutes les connaissances de cette époque sont prises en charge : la pharmacopée, l’astronomie, l’astrologie… En 1967, des experts se sont réunis à Tombouctou. À cette occasion, ils ont recommandé qu’un centre dédié aux manuscrits soit créé à Tombouctou. Cette ville, durant les 16e et 17e siècles, fut un carrefour intellectuel. Elle drainait étudiants et enseignants venus de différentes contrées.

Les auteurs des manuscrits sont nombreux. Il y a des étrangers, les Arabes surtout (Marocains, Égyptiens…), et des locaux. Parmi ces derniers, on peut citer Ahmed Baba. Il est né et mort à Tombouctou, même s’il a vécu en déportation 14 ans au Maroc.

Ahmed Baba, qui était-il ? Qu’est-ce qu’il a légué à la postérité ?

Ahmed Baba, né en 1556 et décédé en 1627, est un personnage de l’intelligentsia tombouctienne. Aujourd’hui, des Africains partent étudier en Europe, en Amérique ou ailleurs. Par le passé aussi, il y avait des gens qui se rendaient en Algérie, au Maroc, en Arabie saoudite… à la quête du savoir.

Par contre, Ahmed Baba n’a jamais quitté Tombouctou dans le cadre de son initiation. Toute sa science, il l’a acquise dans sa terre natale. Quand il a été déporté au Maroc, il a enseigné à certains érudits du Royaume chérifien.

De ce fait, des personnes disaient qu’il ne pouvait pas être originaire du Soudan français (nom colonial du Mali). Ils étaient tous sous le charme d’Ahmed Baba, un Noir à la connaissance encyclopédique.

Aujourd’hui, on parle de l’Université de Tombouctou. Pour comprendre ce terme, il ne faut pas regarder les infrastructures qui s’y trouvent comme les mosquées. Il est vrai que des enseignements étaient dispensés dans les lieux de culte, mais ici on fait allusion au niveau de ses érudits.

Si vous prenez les écrits d’Ahmed Baba, vous y trouverez la méthodologie scientifique qui caractérise les ouvrages des grands intellectuels de tous temps. Ses écrits étaient le reflet de sa rigueur universitaire.

Certains des manuscrits de Tombouctou ont été écrits il y a près de mille ans. Sont-ils encore d’actualité ? Pourquoi devrait-on s’y intéresser aujourd’hui ?

Ces manuscrits sont la mémoire vivante de notre existence. Ils sont importants parce qu’ils nous permettent de connaître notre passé avec les évènements phares et les manières de pensée et de vivre de nos ancêtres.

Il faut l’avouer, beaucoup de manuscrits portent sur la religion. Cependant, le plus important, c’est le savoir qu’ils contiennent et ce qu’on peut en tirer aujourd’hui. Nous devons les conserver pour pouvoir raconter fidèlement notre histoire. Les récits des colons ne sont pas totalement authentiques.

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Un manuscrit en arabe exposé par l’Institut des hautes études et de recherches islamiques Ahmed Baba à Bamako.

Pendant longtemps, les Européens, pas tous, ont considéré l’Afrique comme un continent sans histoire. Comment les manuscrits de Tombouctou démontrent-ils le contraire ?

C’est dur d’entendre que notre continent n’a pas une histoire écrite. En Afrique de l’Ouest, en tout cas, des écrits ont existé et continuent de l’être. Les colons nous ont apporté leur langue et civilisation (bien que d’importants travaux soient plus tard réalisés par des africanistes pionniers, des spécialistes de l’Afrique non africains dont des ethonographes et anthropologues, comme Maurice Delafosse, Leo Frobenius et Arturo Labriola et Marcel Griaule, NDLR). Sinon les colons ont trouvé ici des États bien organisés sous forme de Royaumes. Ils ont également rencontré des individus qui savaient lire et écrire.

Pour justifier leur présence en Afrique, il fallait mettre quelque chose sur la table. De nombreux manuscrits que nous avons aujourd’hui ont été écrits avant que les Blancs ne viennent chez nous. Dire donc qu’on n’a pas une histoire écrite ne servait qu’à justifier la colonisation. Rien de plus.

La conférence organisée par l’Université privée africaine franco-arabe (Upafa) a porté sur le rôle des manuscrits dans le renforcement des valeurs de paix, de sécurité et de préservation de l’identité, mais aussi le développement de la recherche scientifique et de la créativité en Afrique. Que peuvent concrètement apporter les manuscrits de Tombouctou au continent noir ?

Comme dit un adage, les guerres naissent dans l’esprit des Hommes. La paix doit l’être aussi. Il y a des cas de résolutions de conflit que nous trouvons dans ces manuscrits. Il suffit d’appliquer ces connaissances.

Actuellement, dans nos sociétés, il y a de textes interdisant la corruption. Malheureusement, ils ne sont pas tout le temps appliqués. C’est le même sort pour les connaissances contenues dans les manuscrits de Tombouctou. Leurs instructions doivent nous guider dans les processus de résolution des conflits pour avoir une paix durable. Hélas, on ne les applique pas.

Le Sahel est confronté au jihadisme. Beaucoup d’auteurs des manuscrits de Tombouctou étaient des musulmans. Quelle est la version de l’Islam qu’ils promouvaient ? Si on la conforte avec celle des groupes terroristes, cela donne quoi au juste ?

Il y a des règles pour faire le jihad. Je ne peux pas comprendre quelqu’un qui tue des gens dans une mosquée, qui met fin à la vie d’un marabout qui enseigne le Coran ou qui l’empêche d’exercer sa profession par la terreur. Je ne comprends pas quelqu’un qui se dit jihadiste, mais qui n’a jamais construit une mosquée ou une médersa.

Pour moi, ceux-là sont des bandits qui travaillent pour les autres. Amadou Koufa était un vendeur de chewing-gums et de cigarettes. Comment a-t-il fait pour avoir les moyens d’acheter des kalachnikovs pour ses combattants ? Les armes qu’ils utilisent ne sont pas, pour la plupart, fabriquées chez nous. D’où viennent-elles alors ? Qui les leur a fournies ? (Des éléments de réponse dans « Mali : Katiba Macina et État islamique au Sahel, pourquoi les deux groupes djihadistes se combattent ? », « Sahel : enquête sur l’armement des djihadistes » du journaliste Abdou Khadir Cissé ou encore « Armes, carburant et or, les trafics prolifèrent au Sahel », ONU 20 mai 2023, NDLR).

En réalité, nous savons tous ce qui se passe. Le constat est qu’on ne cherche pas de solutions parce que ces problèmes-là font l’affaire de certaines personnes. Le jihadisme n’a rien à voir avec l’Islam. C’est juste du banditisme que subissent nos États malheureusement faibles.

Parlons de l’Institut des Hautes études et de Recherches islamiques Ahmed Baba de Tombouctou dont vous êtes le Directeur Général. Comment a-t-il été créé et quelle est sa vocation ?

L’idée de la création de cet établissement est venue lors d’une réunion de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco, sigle en anglais). Juste après les indépendances, il y a eu le besoin d’écrire l’histoire de l’Afrique (lire à ce sujet l’ouvrage collectif intitulé « Histoire générale de l’Afrique », publié en huit volumes aux Éditions Unesco, NDLR).

Il existait notamment deux sources : celles archéologiques et orales. Il y avait un manque criant de sources écrites (voir « Méthodologie et préhistoire africaine », le premier volume du document susmentionné et dirigé par J. Ki-Zerbo, NDLR). C’est pourquoi en 1967, les acteurs de l’Unesco, réunis à Tombouctou, ont recommandé de créer un centre régional pour collecter, conserver et archiver les manuscrits. C’est comme ça que le gouvernement malien a mis sur pied en 1970 le Centre de documentation et de recherches Ahmed Baba.

Il fut inauguré en 1973. En 1999, le centre a été érigé en Institut de Hautes études et de Recherches islamiques avec un réajustement de ses missions traditionnelles : la collecte, la conservation et l’exploitation des manuscrits. On a ajouté une autre mission qui est l’enseignement.

Mais les dossiers nécessaires à l’application sont restés dans les tiroirs de l’administration. C’est en 2016 que les textes ont été révisés pour permettre l’enseignement des matières relatives aux manuscrits à savoir la codicologie, la numérisation et la conservation physique.

Quels problèmes rencontrez-vous dans votre travail de valorisation et de conservation des manuscrits ?

Ils sont nombreux ! Vous savez, les manuscrits ont été écrits pour être lus et non pas gardés dans les bibliothèques. De mon point de vue, un document de valeur est celui qui est visité régulièrement. Maintenant, le défi est de voir comment rendre accessible les manuscrits aux lecteurs. Aussi, ces écrits sont en arabe et beaucoup ne savent pas lire dans cette langue.

Il nous faut alors saisir sur ordinateur ces textes, les imprimer et les traduire en français, en anglais et pourquoi pas dans nos langues nationales. Nous devons tout faire pour que les gens s’approprient ces manuscrits. Ils ne sont pas uniquement destinés aux intellectuels. Le grand public est notre cible.

Avec l’insécurité dans notre région, on doit réfléchir à la manière de sauvegarder ce patrimoine. Nous avons aujourd’hui des manuscrits à Tombouctou, mais vu la façon dont évoluent les choses, on se demande ce qui va se passer demain.

En outre, il y a le manque de ressources financières. La meilleure conservation, c’est l’impression qui requiert des moyens. Paradoxalement, on n’arrive pas à le faire depuis deux ans car le budget des recherches est coupé. Si vous n’avez rien, c’est difficile de mener à bien ce type de missions.

On est à Tombouctou et à Bamako. Je fais le service à cheval. C’est un problème. Vous restez ici et vous devez suivre là-bas. Cela dit, il faut entretenir les bâtiments à Tombouctou et ceux de Bamako, les personnels, etc.

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Un manuscrit en arabe exposé par l’Institut des hautes études et de recherches islamiques Ahmed-Baba à Bamako.

Certains manuscrits, selon vous, témoignent de l’excellence intellectuelle de Tombouctou surtout aux 16e et 17e siècles. Est-il possible d’égaler ou de dépasser ce passé glorieux en Afrique de l’Ouest ?

Un dicton africain dit qu’il y a trois choses dont deux peuvent être héritées, mais pas la troisième. Il s’agit de quoi ? Le pouvoir peut être hérité. Idem pour la richesse. Mais on ne peut pas hériter le savoir. Pour l’avoir, il faut suer.

Je ne sais pas s’il est possible d’atteindre le niveau intellectuel de l’époque, mais je dirais que c’est presque impossible. De nos jours, avec les réseaux sociaux et des technologies comme WhatsApp, on n’a même pas le temps pour lire. Or c’est indispensable pour savoir. Il n’y a pas de miracles. C’est la seule voie. Les gens doivent travailler dur. À l’université, il y a des étudiants qui n’arrivent même pas à formuler une phrase correcte.

Cela dit, qu’est-ce que nos gouvernements pourraient faire pour relever le niveau intellectuel à hauteur de souhait ?

Il faut rompre avec les effectifs pléthoriques. Que peut bien faire un enseignant ayant plus de 100 élèves dans une classe ? C’est compliqué d’avoir de la qualité dans ces conditions. De plus, on doit dépolitiser le secteur de l’enseignement pour y mettre plus de rigueur.

Toujours dans le sens de relever le niveau, les enseignants recrutés doivent en amont subir une formation de qualité. Des universités sont à construire dans toutes les régions. Car il faut décentraliser le savoir. Pour ce faire, il est important de créer de bonnes conditions de travail. Ce sont là, à mon avis, les mesures à mettre en œuvre pour un enseignement de qualité partout.