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Lumumba : parcours fulgurant et tragique

Par Redaction
15 août 2022
11 min

Patrice Emery Lumumba est entré dans la légende le 30 juin 1960, avec un discours contre le racisme des colons qui en a fait une icône des indépendances africaines. 

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“Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres”, déclarait-il à Kinshasa lors de la cérémonie officielle marquant la naissance de la République démocratique du Congo.

Le premier Premier ministre du Congo indépendant répondait alors au roi des Belges Baudouin, qui venait de saluer l’oeuvre “civilisatrice” de son ancêtre Léopold II.

Patrice Lumumba est né le 2 juillet 1925 à Onalua, dans la province du Sankuru, de parents de l’ethnie minoritaire Tetela du centre de la RDC.

Il entreprend d’abord des études d’infirmier, puis intègre l’école coloniale des postes, téléphones et télécommunications d’où il sort comptable aux chèques postaux à Stanleyville (future Kisangani, dans le nord-est).

Accusé de détournement de fonds en 1956, il est condamné à plusieurs mois d’emprisonnement. Une phrase lui sera par la suite prêtée: “Qu’ai-je fait d’autre que de reprendre un peu d’argent que les Belges avaient volé au Congo?”, se serait-il justifié.

De fait, “il n’a jamais nié avoir détourné de l’argent”, analyse le philosophe congolais Emmanuel Kabongo, professeur à l’Université pédagogique nationale (UPN) de Kinshasa et auteur de plusieurs publications sur Lumumba.

A sa sortie de prison, “grâce à ses relations avec des libéraux belges”, il est engagé comme directeur commercial de la célèbre “Brasserie de Léo et du Bas-Congo”, qui tenait à développer les ventes de sa bière Polar à Kinshasa et ses environs, explique M. Kabongo.

A La Poste, il avait un salaire de 3.000 francs belges de cette époque et, “comme directeur commercial de Polar, il gagnait 25.000 francs belges”, explique encore le professeur Kabongo.

En 1958, il crée son parti, le Mouvement national congolais (MNC), qui prône l’unitarisme, la laïcité de l’État congolais et qui s’inscrit directement dans la lutte pour l’indépendance. Il est tout de suite accusé d’être “communiste” par ses détracteurs.

– Nationaliste –

“Communiste, il ne l’était pas. Il a répété plusieurs fois qu’il était nationaliste et non communiste”, assure l’universitaire congolais Jean Omasombo.

Du 20 janvier au 20 février 1960, Lumumba participe, avec d’autres leaders politiques congolais de cette époque et des chefs coutumiers, aux travaux de la table ronde de Bruxelles qui décidera de l’indépendance du Congo-Belge le 30 juin 1960.

Son regroupement politique ayant gagné la majorité au Parlement, il est désigné Premier ministre et forme le premier gouvernement du Congo indépendant composé de 31 membres.

Mais “il n’a été chef du gouvernement du nouvel Etat que pendant deux mois et treize jours”, du 30 juin au 12 septembre 1960, rappelle le professeur Kabongo.

Après 75 jours aux commandes, le gouvernement Lumumba est neutralisé par le président Joseph Kasa-Vubu et le chef de l’armée Joseph-Désiré Mobutu, qui installent une équipe gouvernementale intérimaire constituée essentiellement d’étudiants et des rares universitaires congolais, baptisée “Gouvernement des Commissaires généraux”.

Arrêté, déchu, humilié, torturé, le martyr de l’indépendance du Congo est exécuté en pleine brousse à 50 km d’Elisabethville (actuelle Lubumbashi, sud-est) par des séparatistes katangais et leurs hommes de main belges. Il avait 35 ans.

Le parcours fulgurant de Lumumba s’achève donc le 17 janvier 1961, six mois et demi après son allocution retentissante devant le roi Baudouin.

Ce discours “avait certes scellé son sort, mais il faut aussi noter que son nationalisme et sa proximité avec des icônes du panafricanisme comme l’ancien président ghanéen Kwame Nkrumah ou encore le Tunisien Habib Bourguiba, avaient dérangé des intérêts américains au Congo”, conclut le philosophe Kabongo.

Assassinat de Lumumba: son dernier compagnon vivant charge l’ONU et la Belgique

Ancien compagnon de route de l’icône de l’indépendance Patrice Lumumba, Jean Mayani, 89 ans, continue de ruminer sa colère contre la Belgique et les Nations unies qui n’avaient pas empêché l’assassinat du premier Premier ministre de la République démocratique du Congo.

Le vieil homme, rencontré à Kinshasa, compte participer la semaine prochaine aux cérémonies en hommage à Lumumba, dont une dent à valeur de relique vient d’être restituée par la Belgique à la RDC.

Dur d’oreille, les mains tremblotantes, ne pouvant marcher sans l’aide de sa canne et de ses proches, Jean Mayani s’exprime très lentement et difficilement, mais garde sa lucidité et un regard perçant. De temps en temps, il se perd dans son récit mais se rattrape vite, en donnant des détails sur des faits historiques de l’époque.

Aux élections de mai 1960, pour la circonscription de Stanleyville (actuelle Kisangani, nord-est), son fief, le Mouvement national congolais (MNC), formation politique “d’inspiration nationaliste”, alignait deux noms pour les législatives et les municipales: Patrice Emery Lumumba et Jean Mayani. Ils ont raflé les deux sièges à pourvoir.

Le 30 juin de la même année, l’indépendance du pays était officiellement proclamée et Lumumba désigné Premier ministre. Mayani est venu le remplacer à l’Assemblée nationale, mais très brièvement. Le 12 septembre, Lumumba était renversé puis, le 17 janvier 1961, assassiné au Katanga (sud-est) avec deux collaborateurs.

“Il fallait éliminer tous les nationalistes”, se rappelle, amer, Jean Mayoni.

Il ne décolère pas contre les Nations unies qui, dit-il, n’ont rien fait pour empêcher l’assassinat de son compagnon Lumumba.

“Avant que les mercenaires belges viennent au Congo, les Casques bleus étaient ici. Comment se fait-il que le secrétaire général de l’ONU n’ait pas empêché l’atterrissage de ces mercenaires?”, s’interroge M. Mayani.

“Il est resté les bras croisés. Il savait que les mercenaires allaient déstabiliser le Congo. Il a été complice de la position belge et des Etats-Unis qui connaissaient, par la CIA, la mission de ces mercenaires au Congo”, accuse-t-il, sans dire si Lumumba a été tué par des Belges.

– Torture –

Pour lui, la décision de l’éliminer remonte à la Table ronde de Bruxelles organisée du 20 janvier au 20 février 1960: “Le type (Lumumba) a directement répété devant les Belges son slogan de tous les jours: +l’indépendance immédiate+ pour le Congo”.

Les Belges, “étonnés par son intransigeance”, fâchés, “avaient scellé son sort et décidé de l’éliminer”.

La Belgique, poursuit Jean Mayani, ne s’est pas arrêtée là. “Elle a tout fait pour mettre fin à l’avènement des nationalistes congolais au pouvoir d’Etat, sous le regard indifférent de l’ONU”, affirme-t-il.

Cette entreprise, poursuit le vieil homme, a continué après la mort de Lumumba. En 1961, “j’ai été arrêté pour avoir accueilli deux ministres du gouvernement central qui s’étaient enfuis avec Lumumba”, affirme-t-il à voix basse.

“Lors de la torture, ils m’ont cassé douze dents”, témoigne-t-il, en enlevant de sa mâchoire supérieure et en montrant à des journalistes de l’AFP et de RFI une prothèse de huit dents. Il affirme en porter une autre sur sa mâchoire inférieure, avec quatre dents.

L’année suivante, il était de nouveau arrêté et détenu à la prison centrale de Makala de Kinshasa, dont il est sorti après l’amnistie décidée en 1964 par le Premier ministre de l’époque, l’ancien chef sécessionniste katangais Moïse Tshombe.

Pour lui, l’héritage politique de Lumumba n’existe plus, toutes les valeurs portées par cette icône de l’indépendance congolaise ont disparu. Aujourd’hui, personne ne peut “gagner les élections sans la corruption”. “Ne vous faites pas d’illusion” (…) les gens ont opté en RDC que pour être élu, il faut la corruption”, répète-t-il.

“La corruption était bannie à notre époque”, assure-t-il.

Plus de 61 ans après son assassinat, le cercueil de Patrice Lumumba est ramené mercredi sur sa terre natale, deux jours après la restitution par la Belgique à la République démocratique du Congo (RDC) d’une dent, seul reste de la dépouille du héros de l’indépendance.

L’avion transportant depuis Bruxelles les restes du premier Premier ministre de l’ex-Congo belge a atterri en début de matinée à Kinshasa pour une escale technique, ont indiqué des sources aéroportuaires. Après un changement d’appareil, le cercueil et la délégation qui l’accompagne doivent s’envoler pour la province du Sankuru (centre), où naquit Lumumba en 1925, dans le village d’Onalua.

C’est le début d’un périple de neuf jours dans le pays, qui fera étape dans des sites emblématiques de la vie de Patrice Lumumba et s’achèvera le 30 juin dans la capitale où, après un deuil national de trois jours, un mausolée accueillera une cérémonie d’inhumation.

“Son esprit, qui était emprisonné en Belgique, revient ici”, se console à Onalua Maurice Tasombo Omatuku, chef traditionnel et neveu de Lumumba, partagé entre la joie de pouvoir enfin “faire le deuil” de son oncle et la “tristesse” de savoir qu’il avait “réellement été assassiné”.

Le village, qui fait partie depuis 2013 d’une commune “hommage” baptisée Lumumbaville, se prépare activement à accueillir “le reste” de l’enfant du pays.

Sous un soleil accablant, des hommes dégageaient mardi l’épaisse couche de sable recouvrant la voie qui relie Onalua à la ville voisine de Tshumbe. Les herbes et branches d’arbres étaient enlevées sous la supervision de la police, pendant que des feuilles de palmiers, symbole de deuil ou de fête, étaient installées au bord de la route, aux côtés de drapeaux congolais.

Un modeste podium aux couleurs de la RDC (jaune-bleu-rouge), des tentes, de grandes affiches à l’effigie de Lumumba, sont dressés sur la place du village qui va accueillir le cercueil. Des femmes et des hommes, certains en tenues traditionnelles, saluent les arrivants au son du tam-tam et de danses Tetela, l’ethnie de Lumumba.

– “Le fils revient” –

“Là, c’est la parcelle familiale où naquit Lumumba”, indique à quelques mètres un habitant, montrant une grande maison en béton, inachevée, délabrée, une grande partie du toit emporté.

Un peu plus loin, Catherine Mbutshu, avancée en âge, exprime sa joie à l’idée que la “relique” de Patrice Lumumba soit ramenée sur la terre de ses ancêtres. “Je suis vieille, j’ai mal aux jambes, mais je suis contente car le fils revient”, déclare cette femme présentée comme ayant côtoyé Lumumba de son vivant. “J’ai parlé avec lui avant son départ à Kisangani”, son fief politique, dans le nord-est, assure-t-elle.

Patrice Emery Lumumba est entré dans la légende le jour de la proclamation de l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960, avec un discours aux mots très forts contre le racisme des colons. Dès le mois de septembre suivant, il était renversé, puis exécuté le 17 janvier 1961 avec deux frères d’armes, Maurice Mpolo et Joseph Okito, par des séparatistes de la région du Katanga (sud), avec l’appui de mercenaires belges.

Son corps, dissous dans l’acide, n’a jamais été retrouvé. Il a fallu des décennies pour découvrir que des restes humains avaient été conservés en Belgique, quand un policier belge ayant participé à la disparition s’en est vanté dans les médias. Une dent que ce policier avait en sa possession a été saisie en 2016 par la justice belge.

Contenue dans un coffret, elle a été placée dans un cercueil remis aux autorités congolaises lundi à Bruxelles en présence de la famille du leader assassiné, lors d’une cérémonie empreinte d’émotion. “Père, nous pleurions ta disparition sans avoir fait d’oraison funèbre (…) notre devoir de descendant c’était de (t’) offrir une sépulture digne”, a déclaré sa fille Juliana.

Le Premier ministre belge Alexander De Croo a de son côté renouvelé les “excuses” du gouvernement de Bruxelles pour sa “responsabilité morale” dans la disparition de Patrice Lumumba. Il y a deux semaines, c’était le roi Philippe de Belgique, en visite pour la première fois en RDC, qui réitérait à Kinshasa ses “plus profonds regrets pour les blessures” infligées durant la colonisation.