Le 7 septembre dernier, dans un rayon d’environ 40 kilomètres, au moins 64 personnes ont officiellement péri dans les assauts contre le navire « Tombouctou » reliant Mopti à Gao et le camp militaire de Bamba. Selon des riverains du fleuve Niger ayant participé aux opérations de secours, le bilan de l’attaque est bien plus lourd. Jusque-là, aucun des groupes armés présents dans le Nord du Mali n’a assumé sa responsabilité dans le raid meurtrier. Mais qui a bien pu commettre cette attaque odieuse aux alentours de Gourma-Rharous, dans la région de Tombouctou ? Tama Média s’interroge.
C’est toujours l’émoi au Mali où le mystère autour de l’attaque du bateau « Tombouctou » reste entier. Des semaines se sont écoulées sans que les assaillants ne revendiquent leur acte. Ils ne sont toujours pas formellement identifiés. Ce qui amplifie la consternation. De source étatique, « au moins 49 civils et 15 militaires » ont été tués dans les assauts contre le navire à passagers et la base de l’armée malienne à Bamba. Une centaine de morts à en croire des autochtones qui, dès les premières heures après le raid, ont assisté les victimes du « Tombouctou ».
La CMA dans le collimateur
Dans la foulée de l’attaque du bateau, des voix ont accusé la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA). Les ex-rebelles du Nord ont repris les accrochages avec l’armée malienne depuis le déclenchement du retrait, à la demande de Bamako, des troupes de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).
Selon des sources locales, les ex-rebelles du septentrion malien auraient ciblé le bateau pour empêcher un déploiement de militaires au camp de Ber se trouvant sur le même axe. La restitution de cette emprise à l’armée malienne, le 13 août dernier, par la mission onusienne a provoqué des remous. Car les ex-rebelles ont jugé que la base devait leur revenir, en attendant la mise en place d’une armée reconstituée comme le prévoit l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger.
Depuis le 10 septembre, les ex-rebelles, regroupés au sein du Cadre Stratégique Permanent pour la Paix, la Sécurité et le Développement (CSP-PSD), ont repris les hostilités avec les Forces armées maliennes (Fama). Ils ont revendiqué deux grandes attaques le 12 septembre à Bourem, dans la région de Gao et le 17 du même mois à Léré, dans la région Tombouctou. Ces combattants ont affirmé avoir tué plus de cent militaires maliens lors de ces deux raids qui leur ont permis d’occuper les camps des Fama pendant quelques heures. Ils se sont également félicité de la destruction d’au moins deux aéronefs de l’armée malienne. Le 28 septembre, les ex-rebelles ont remis ça à Dioura, dans le Centre du Mali, où plusieurs dizaines de victimes militaires auraient été enregistrées.
Cependant, en ce qui concerne l’attaque contre le bateau « Tombouctou », une source proche de l’ex-rébellion a déclaré que la CMA n’est « mêlée ni de près ni de loin » et invité à voir du côté du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Gsim) ou de l’État Islamique au Sahel (EIS). Celui-ci étant presque absent de la zone, les regards se tournent dès lors vers le Jama’at Nusrat al islam wal Muslimin (Jnim), appellation arabe du Gsim.
Le Gsim, l’autre accusé
Accusé de toutes parts comme étant le responsable de l’assaut, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans s’est emmuré dans un silence assourdissant. Mais le gouvernement de transition estime avoir affaire aux jihadistes appartenant à ce groupe. Et les autorités maliennes ne sont pas seules à le penser. Plusieurs observateurs sont convaincus que l’attaque contre le « Tombouctou » constitue une réponse à une tentative de contournement du blocus de la ville éponyme par les insurgés du Gsim.
D’après un rapport du bureau de la Coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (Ocha) en date du 28 août 2023, « des groupes armés non étatiques imposent des restrictions de mouvement à l’acheminement de marchandises dans différentes communes de la région de Tombouctou depuis le 8 août ». « Au moins 33.100 personnes se sont déplacées préventivement à travers les régions de Tombouctou, Taoudéni et vers les pays voisins », ajoute le document lu par Tama Média.
Dans ce contexte, des incidents ont été notés dans les communes de Tombouctou, Gourma-Rharous, Tonka et d’Attila. En effet, a indiqué l’Ocha, deux véhicules de transport en commun sur le tronçon Tombouctou – Rharous – Ber ont subi une attaque le mardi 22 août. Finalement, les passagers ont été libérés. Cinq jours plus tard, les groupes armés non étatiques ont incendié un camion qui transportait de la marchandise à l’entrée de Tombouctou. En outre, ils avaient assuré avoir posé des engins explosifs improvisés sur toutes les voies menant à la ville aux 333 saints, classée au patrimoine mondial de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco, sigle en anglais) depuis 2008.
Malgré les cris de détresse des populations locales véhiculés par plusieurs médias et organisations d’assistance humanitaire, Bamako a préféré relativiser. « Parler de blocus, c’est trop dire. Il n’y a pas de blocus ni d’étouffement d’une localité ou d’une autre. Il est évident que les groupes armés terroristes sont complètement désorganisés et cherchent à se faire entendre. Donc, c’est un climat de psychose qui est là. Actuellement, les Forces armées maliennes patrouillent entre Ber et Tombouctou sans problèmes (…). Cette question de blocus, elle est vraiment relative », a soutenu le général Oumar Diarra, chef d’état-major des armées maliennes lors d’une intervention à la télévision nationale le 8 septembre.
Le silence suspect du Gsim…
En dépit de tous ces indices, la filiale d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) a, dans un premier temps, adopté la stratégie du silence, se gardant de revendiquer l’assaut meurtrier du 7 septembre contre l’un des trois bateaux de la Compagnie malienne de navigation (Comanav) desservant les localités situées au bord du fleuve Niger.
Pourtant, le Gsim prétend être l’auteur du raid mené le même jour à Bamba, à moins de 40 kilomètres d’Abba-Koïra où le bateau a été attaqué. « La brigade du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans a attaqué une base militaire à Bamba. Les combattants de Nusrat al islam wal muslimin ont détruit la base et incendié sept véhicules », a souligné au lendemain de l’attaque « Az Zallaqa », le média de propagande des insurgés islamistes.
Si réellement sa responsabilité est engagée dans l’attaque du « Tombouctou », survenue entre les villages d’Abba-Koïra et de Zorhoy, pourquoi l’alliance jihadiste sahélienne s’est emmurée dans un silence assourdissant ? Spécialiste des mouvements jihadistes, le journaliste mauritanien Isselmou Salihi rappelle qu’une « revendication est une action de communication et de propagande » qui a évolué dans le temps et qui répond chez les jihadistes à certains critères notamment « le succès, l’impact et les retombées ». « Historiquement, l’une des forces du Gsim au Mali en particulier et au Sahel en général a été sa capacité à se présenter comme le protecteur de la population plutôt que comme l’agresseur », analyse pour Tama Média Rida Lyammouri, Senior Fellow au Policy Center for the New South (PCNS).
À l’origine de la création du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) qui a donné naissance à Aqmi dont l’émanation sahélienne est le Gsim, une divergence de vues entre membres du Groupe Islamique Armé (GIA) sur la licéité du sang des civils. Le GSPC s’est démarqué des méthodes radicales de GIA qui, selon Pierre Pahlavi et Jérôme Lacroix Leclair, dans leur note intitulée « L’institutionnalisation d’Aqmi dans la nébuleuse Al-Qaïda », avait initié une campagne de terreur contre la population. Pour s’installer dans le Nord du Mali vers le début des années 2000 et y instaurer un régime islamiste, les Algériens appartenant à ce mouvement ont avant tout « tissé un important réseau au sein des populations locales afin de pouvoir bénéficier de nombreuses complicités », comme l’écrit Marc Mémier dans son rapport qui s’interroge sur « le djihad sahélien réunifié » après le retour d’Al Mourabitoune au sein d’Aqmi. Lyammouri estime que cette posture a permis au groupe « de gagner une solide base de sympathisants, de partisans et même de nouvelles recrues ».
C’est dire qu’il est compréhensible que les partisans d’Iyad Ag Ghali agissent de la sorte s’ils ont commis une « bavure ». Dans la nuit du 4 au 5 juin 2021, 132 civils avaient été tués à Solhan, dans la province du Yagha, dans le Nord-Est du Burkina Faso. D’après les autorités du pays, les auteurs sont proches du Gsim. Deux des individus arrêtés dans le cadre de cette affaire auraient, selon Emile Zerbo, procureur près le Tribunal de grande instance de Ouagadougou, avoué leur appartenance à un groupe proche d’Al-Qaïda.
…avant le démenti
N’empêche, à ce jour, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans n’a pas associé son nom à ce massacre de populations civiles du septentrion burkinabè meurtri depuis une dizaine d’années. À l’époque des faits, la coalition jihadiste avait même pondu un communiqué pour se démarquer de cette tuerie au moment où son rival dans la région, l’État Islamique au Sahel, considéré comme le moins indulgent avec les autochtones, l’accablait. L’EIS a adopté une stratégie similaire suite à l’attaque du bateau « Tombouctou ».
À cela, il faut ajouter les attentats d’août 2017 à Ouagadougou, intervenus un peu plus d’un an après les premières attaques d’Aqmi dans la capitale burkinabè. Le raid qui a ciblé le restaurant Istanbul sur l’avenue Kwame Nkrumah s’est produit cinq mois après la création du Gsim. Durant cette période, l’une de ses composantes, Al Mourabitoune née d’une fusion en 2013 entre le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) et Al Moulathamoune (les enturbannés) du jihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar, était chargée de mener des attaques dans les capitales ouest-africaines.
Le profil des cibles de la deuxième attaque dans la capitale burkinabè a trahi les jihadistes. Parmi les victimes figuraient deux cheikhs koweïtiens : Walid al Aly et Fahd al Husseini. Le dernier nommé était l’imam de Koweït City. Les deux assaillants ont également tué des membres du mouvement sunnite du Burkina. Par conséquent, il était hors de question pour les jihadistes de revendiquer l’attaque.
Mais le groupe lié à Al-Qaïda n’hésite pas à battre sa coulpe quand la situation l’impose. Il l’a déjà fait après une attaque à l’engin explosif improvisé en septembre 2019 dans le Centre du Mali. « C’est avec une grande tristesse que nous avons appris la nouvelle du meurtre d’un groupe de nos frères et fils dans un bus qui les transportait sur la route reliant Douentza et Boni (…). Face à cette tragédie, nous présentons nos condoléances et notre sympathie à nos frères, aux familles des morts », ont tenté de compatir les jihadistes qui se sont dits « prêts à payer les droits légaux résultant de cette erreur involontaire ».
La question qui mérite d’être posée est de savoir si le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans le fait de bonne foi ou par pure ruse. Pour Riad Lyammouri, le Gsim a besoin d’avoir la population civile avec lui au moment où « il fait face aux pressions des forces étatiques ». L’objectif du groupe terroriste, souligne l’analyste marocain, est de « retourner la population contre les forces de l’État et non l’inverse. Pour ce faire, il est essentiel que le Gsim évite toute attaque susceptible de nuire aux civils ».