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Sénégal : “Cette vérité que l’on ne saurait cacher”,  trois penseurs proposent un plan de sortie de crise

Par Youga Ciss
Jun 05, 2023
9 min

Mohamed Mbougar Sarr, Boubacar Boris Diop et Felwine Sarr, dans une tribune intitulée « Cette vérité que l’on ne saurait cacher », imputent au président Macky Sall les violences ayant fait au moins 16 morts, ces derniers jours, au Sénégal.

Sénégal : “Cette vérité que l’on ne saurait cacher”,  trois penseurs proposent un plan de sortie de crise
Felwine Sarr (coéditeur), Mohamed Mbougar Sarr, lauréat 2021, Philippe Rey (éditeur) – Remise du Prix Goncourt 2021 au restaurant Drouant à Paris. Le 3 novembre 2021 © Jack Tribeca / Bestimage

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, disait l’écrivain français Albert Camus. C’est pourquoi, trois intellectuels sénégalais, qu’on ne présente plus, ont effectué un diagnostic sans complaisance des heurts sanglants en vue de trouver un dénouement heureux.

Sans prendre de gants, Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021 pour son roman « La plus secrète mémoire des hommes », Boubacar Boris Diop, lauréat en 2022 du Prix international de littérature Neustadt, équivalent américain du Nobel et Felwine Sarr, professeur de philosophie africaine à Duke University, aux États-Unis, ont affirmé que la situation que vit actuellement le Sénégal résulte de « la dérive autoritaire » du président Macky Sall.

« En 2012, notre confiance l’a placé à la tête de l’État sénégalais. Mais mû par son désir de se maintenir à tout prix au pouvoir, il s’est promis de réduire l’opposition à sa plus simple expression . Le président Macky Sall a ainsi semé les graines de la discorde et de la violence dans notre pays. Sa responsabilité devant le peuple sénégalais est sans appel. L’Histoire retiendra que c’est lui qui nous a entraînés dans cette crise politique sans précédent, fragilisé notre tissu social et affaissé nos Institutions. Il a de surcroît imprudemment libéré les monstres qui sommeillent en chaque groupe humain et qu’il convient de toujours brider par une pratique de la justice, de l’égalité des citoyen.ne.s et de la paix sociale », ont-ils relevé dans une tribune postée par le site d’informations Seneplus.

Si nous en sommes arrivés là, ont ajouté ces écrivains, « c’est parce que nous, le peuple sénégalais, n’avons pas assez réagi quand le régime en place s’est mis à traquer les militants et les cadres de Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) en plus bien évidemment de son leader, Ousmane Sonko. Il y a pourtant eu des signes avant-coureurs – que nous n’avons hélas pas su décrypter – de cette campagne de répression systématique et sans précédent au Sénégal. »

Pour s’en convaincre, Mbougar, Boris et Felwine ont fait constater que « tous ceux qui osent élever la voix contre une troisième candidature du président sortant en font immédiatement les frais », « les interdictions de marches pacifiques sont devenues la règle » et « les arrestations (voire) emprisonnements arbitraires se sont multipliés. »

Selon eux, « la nature socratique » du verdict du procès d’Ousmane Sonko, pour « viols répétitifs » et « menaces de mort » sur une jeune masseuse d’un salon dakarois, a montré que « ce n’était pas la manifestation de la vérité qui était visée, mais bel et bien l’élimination d’un opposant politique »dans la perspective de l’élection présidentielle du 25 février 2024. 

L’indépendance de la justice remise en question

Sénégal : “Cette vérité que l’on ne saurait cacher”,  trois penseurs proposent un plan de sortie de crise
Sénégal : “Cette vérité que l’on ne saurait cacher”,  trois penseurs proposent un plan de sortie de crise

Aux yeux des cosignataires du texte, « nous sommes tous témoins, depuis plusieurs mois, de l’hubris d’un pouvoir qui emprisonne ou exile ses opposants les plus menaçants, réprime les libertés (notamment celles de la presse) et tire sur son propre peuple avec une révoltante impunité. Nous sommes aussi tous témoins des errements d’un État désireux de rester fort à tout prix – ce prix fût-il celui du sang, de la dissimulation, du mensonge -, oubliant qu’un État fort est un État juste, et que l’ordre se maintient d’abord par l’équité. »

Le sort réservé au farouche opposant Sonko traduit, d’après Mbougar, Boris et Felwine, la fragilité et la fébrilité d’un appareil judiciaire à la botte de l’exécutif : « Par un étrange renversement de perspective, ceux qui ont affaibli et décrédibilisé les Institutions de la République – notamment la Justice, devenue partisane -, les mêmes qui ont rompu l’égalité des citoyen.ne.s devant la loi, sont ceux qui s’en proclament les gardiens. »

À grand renfort d’interventions dans les médias classiques et sur les réseaux sociaux, l’appareil idéologique du régime en place déroule une stratégie de communication tendant à faire croire à l’opinion nationale et internationale que les centaines de prisonniers à travers le pays « étaient des individus qui avaient contrevenu aux règles, violé la loi, ou mieux, n’avaient pas respecté les règles de l’État de droit. »

Dans une telle entreprise, ont souligné les trois intellectuels, « on oppose aux citoyen.ne.s dénonçant l’arbitraire une batterie de chefs d’inculpation allant de la diffusion de fausses nouvelles au discrédit jeté contre les Institutions, en passant par l’appel à l’insurrection ». Par ces actes, ont-ils fait savoir, « c’est toute la conscience démocratique de la société civile sénégalaise qui est réprimée, sommée de rentrer chez elle et de baisser pavillon. Ce désir d’instiller la peur chez les citoyen.ne.s et d’inhiber ainsi toute velléité de protestation par le langage et le discours a cependant quelque chose de profondément anachronique : les Sénégalais.e.s sont attachés à leur liberté de parole et ils n’y renonceront pas. »

Entamé jeudi dernier, à Dakar et dans d’autres villes, juste après le verdict condamnant Ousmane Sonko à deux ans de prison ferme pour « corruption de la jeunesse », le soulèvement populaire a été réprimé dans le sang. « L’usage excessif de la force (est le) symbole de la violence de l’État contre la société. Cette répression prend aujourd’hui une forme nouvelle particulièrement inquiétante. Il s’agit, ni plus ni moins, de la “  dé-républicanisation ” des forces de défense et de sécurité auxquelles ont été intégrées des milices armées opérant au vu et au su de tous. En agissant de la sorte, le régime actuel est en train de faillir à son devoir de protéger le peuple sénégalais », ont analysé les trois personnalités.

« L’autre dimension de l’oppression », ont-elles poursuivi, « est le gouvernement par la violence et la peur que le régime actuel a méthodiquement mis en œuvre depuis un certain temps » avec notamment « l’intimidation des voix dissidentes, la violence physique et la privation de liberté. »

Problème « simple à résoudre »

Les manifestants sont pour la plupart des jeunes. Représentant 75 % de la population sénégalaise, cette frange a exprimé, à en croire Mbougar, Boris et Felwine, une demande de justice sociale et contentieuse.

« Cette jeunesse, en plus de manquer de perspectives, n’a pas d’espace d’expression politique et voit ses rêves d’une société plus équitable hypothéqués. Nous voyons enfin des populations, déjà précaires et laissées à elles-mêmes, aux prises avec les problèmes élémentaires du quotidien le plus rude. Elles observent avec tristesse et impuissance la frénésie accumulatrice d’une caste qui s’enrichit illicitement, cultive un entre-soi indécent et répond, quand on l’interpelle ou lui demande des comptes, par le mépris, la force ou, pire, l’indifférence. Une caste que rien ne semble plus pouvoir affecter, ni la misère sociale, ni sa propre misère morale », peut-on lire dans la tribune.

1963, 1968, 1988, 1993, 2011 et 2021, le Sénégal a connu des heures sombres depuis son accession à l’indépendance. Cependant, ont estimé les trois auteurs, « de toutes les convulsions qui ont agité l’histoire moderne de notre pays, celle qui se déroule sous nos yeux nous semble être la plus simple à résoudre et, par ce fait même, la plus tragique en ses conséquences actuelles. »

Car, sont convaincus ces intellectuels, « il suffirait qu’un homme dise : Je renonce à briguer un troisième mandat qui déshonorerait ma parole d’homme, mon pays et sa Constitution, pour que la colère qui s’exprime dans les rues sénégalaises, sans disparaître tout à fait, s’atténue. Cet homme, c’est le président de la République. Qu’il annonce que les articles L29, L30 et L57 du Code électoral seront révisés, que le parrainage sera aboli afin de rendre les élections inclusives et que tous les prisonniers politiques et d’opinion seront libérés pour que la tension baisse, et que la paix ait une chance de revenir. »

Dès lors, ont-ils indiqué, « toute la question est de savoir si le pouvoir actuel a encore le temps, la latitude, la volonté de mettre un terme à une spirale de violence dont il nous semble qu’il est, tout compte fait, le principal responsable. » En définitive, Mohamed Mbougar Sarr, Boubacar Boris Diop et Felwine Sarr, prônent, après la tempête, « de refonder le pacte Républicain, construire d’authentiques contre-pouvoirs, réformer en profondeur nos Institutions, sortir de notre hyper-présidentialisme afin de ne plus conférer à un seul individu un pouvoir sans limites et sans contrôle. » Le prix pour « une paix durable » au Sénégal.

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