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Sénégal : Ousmane Sonko stoppé net dans sa « caravane de la liberté »

Par Youga Ciss
May 28, 2023
7 min

L’opposant politique de 48 ans avait quitté vendredi dernier Ziguinchor, ville du Sud du pays dont il est le maire et où il s’était retranché pendant 15 jours, pour rallier par la route Dakar, distante de plus de 400 de kilomètres.

En ce lundi de Pentecôte, Dakar, à certains endroits stratégiques, ressemble à une ville en état de siège. Devant par exemple les enseignes françaises, Auchan, Total, Société Générale, Pathé ou encore Orange, le dispositif des forces de défense et de sécurité impressionne. Véhicules blindés, canons à eau, matraques, boucliers…, tout est sorti pour éviter d’éventuels saccages.

Invoquant « des raisons de sécurité », le Gouverneur Al Hassan Sall a interdit « la circulation des motocyclettes et des cyclomoteurs dans le département (jusqu’au) mardi 30 mai à 17 heures. » À la Cité Keur Gorgui, un quartier cossu où Ousmane Sonko a élu domicile, les voies menant vers la demeure du chef de file des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) ont été barricadées. Pas d’entrées, ni de sorties.

Sénégal : Ousmane Sonko stoppé net dans sa « caravane de la liberté »
Caravane Ousmane Sonko

La veille, l’opposant, « introuvable et injoignable pendant plusieurs heures », y a été finalement conduit manu militari par des éléments du Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale (GIGN), un corps d’élite, après avoir été intercepté, à en croire certaines sources, dans le Centre du pays.

Pour Antoine Félix Abdoulaye Diome, le ministre de l’Intérieur, cela s’imposait : « Nous sommes dans un État de droit. Nous avons tous entendu, il y a quelques jours, le leader de Pastef, à partir de Ziguinchor, déclarer qu’il va faire une caravane. La responsabilité de l’État étant engagée dans le maintien de l’ordre public, nous ne pouvons pas laisser des personnes, pour quelques raisons que ce soient, tenir des rassemblements sans pour autant respecter les règles minimales », a-t-il expliqué dimanche dans l’édition de 20 heures de la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise (RTS, publique).

Il y a eu un mort samedi à l’étape de Kolda (Sud). Aliou Bodian, 37 ans, est décédé « des suites d’un traumatisme de l’abdomen (causé) par une arme à feu », d’après Abdou Khadre Diop, le Procureur de la République, citant un « rapport médical établi le même jour par le chirurgien de l’hôpital régional. »

Comme à son habitude, Sonko voulait s’adresser dans la soirée de dimanche à ses militants et sympathisants à travers les réseaux sociaux, mais « la Police a refusé l’accès » de sa maison à l’équipe technique de son parti, a fustigé dans un communiqué le Secrétariat national à la communication de Pastef. Des responsables de Yewwi Askan Wi (Libérer le peuple, en langue wolof), sa coalition au sein de l’opposition, et des membres de la société civile n’ont également pu le voir le lendemain.

Selon Daouda Mine, Directeur de publication d’iGFM et journaliste juridique, l’assignation à résidence surveillée de Sonko, sans une décision de justice, va l’encontre de « la Constitution du Sénégal qui confère à tous les citoyens la liberté d’aller et de venir. » Amnesty International Sénégal abonde dans le même sens, en soulignant notamment que « l’État de droit commande la soumission de tous au Droit et à la loi, y compris de la part des autorités. »

Décidés à lever le blocus, des partisans de l’ancien Inspecteur des Impôts et Domaines ont ouvert plusieurs fronts et incendié des biens appartenant à des personnalités du pouvoir. Sur des images filmées en direct par des sites d’informations, des hommes non identifiés ont encore utilisé des fusils d’assaut contre les manifestants. « On assiste à une répression ultra violente et disproportionnée. Il y a au moins une vingtaine de personnes tuées depuis les évènements de mars 2021. Les forces de l’ordre sont aussi accusées de tirer à balles réelles », déplore Ayoba Faye, journaliste à PressAfrik.

La Présidentielle en ligne de mire

Le 25 février 2024, les Sénégalais seront appelés aux urnes pour choisir celui qui les dirigera durant les cinq prochaines années. À huit mois de l’échéance, Ousmane Sonko joue son va-tout. 

« Il est conscient depuis fort longtemps que le régime en place ne va pas lui permettre de se présenter à ce scrutin s’il la joue à la républicaine comme Khalifa Ababacar Sall et Karim Wade. C’est la raison pour laquelle, il impose un rapport de forces. L’objectif de cette caravane de la liberté, c’est de montrer à l’opinion nationale et internationale sa légitimité populaire. Il savait que les autorités n’allaient pas le laisser continuer la procession. Mais j’ai l’impression qu’il veut pousser Macky Sall et son régime à la faute en exposant leurs abus de pouvoir à la face du monde », analyse M. Faye.

Reconnu coupable, le 8 mai dernier, de diffamation et d’injures publiques envers le ministre du Tourisme, Mame Mbaye Niang, condamné dans cette affaire à six mois de prison avec sursis et à une amende de 200 millions F CFA (environ 305.000 euros), Sonko pourrait perdre son éligibilité si le pourvoi en cassation de ses avocats est rejeté. 

En outre, il est en attente, le 1er juin prochain, du verdict d’un procès tenu le 23 mai. Au cours de cette audience, une jeune masseuse d’un salon dakarois du nom d’Adji Sarr a réitéré ses accusations de « viols répétitifs et menaces de mort ». C’est dire que l’étau s’est resserré autour de lui.

« Le leader de Pastef, qui ne fait plus confiance à la justice de son pays, met en œuvre la désobéissance civile. C’est très difficile de faire face à un État qui a tous les appareils répressifs de son côté. Cependant, il faut faire très attention par rapport à la situation très tendue que traverse actuellement le Sénégal. Tout peut basculer d’un moment à l’autre », avertit le reporter de PressAfrik.

En tout cas, « la Gendarmerie nationale a été autorisée à procéder, au courant de l’année 2023, au rengagement de militaires du rang des armées ayant déjà effectué la durée légale du service militaire et n’étant pas rengagés par leurs corps respectifs.» À ce titre, les militaires du rang des armées des contingents 2019, 2020 et 2021/1 non rengagés ont été invités à assister à une séance d’informations le 13 mai dernier.

Dans un live sur Facebook, suivi lundi soir par près de 90 mille individus, Ousmane Sonko a dénoncé sa « séquestration » à la Cité Keur Gorgui, la confiscation de ses deux smartphones, de son ordinateur portable et de ses affaires personnelles lors de l’interpellation, avant d’appeler à la résistance partout dans le pays, surtout à Dakar où « se passera le combat final. »

« La menace est réelle, pesante. Le Sénégal est divisé en deux camps. Quand dans un pays il n’est plus possible d’avoir des opinions objectives dans le débat public, il y a de fortes chances qu’il sombre dans une violence inouïe », redoute Ayoba Faye. La bataille s’est déjà internationalisée avec le collectif de hackers dénommé Anonymous. Considérant le président Macky Sall comme un « dictateur », il a enclenché vendredi une série d’attaques informatiques contre des services publics du Sénégal.