Au Sénégal, à des milliers de kilomètres du théâtre des opérations, la guerre entre l'Iran, l'Israël et les États-Unis ne laisse personne indifférent. Diplomates, politologues et économistes décryptent les enjeux d'un conflit aux répercussions potentiellement mondiales, dans un contexte marqué par une escalade militaire et une montée des tensions internationales.
Depuis le déclenchement des hostilités au Moyen-Orient, aucun signe de désescalade ne se profile à l'horizon. Israël a mené de nouvelles frappes contre la capitale iranienne, Téhéran, visant notamment l'aéroport international de Mehrabad. « Tsahal a entamé une vague de frappes de grande ampleur » ciblant des infrastructures gouvernementales dans la capitale iranienne, a indiqué l'armée israélienne dans un communiqué.
Guerre en Iran : des pertes humaines toujours plus importantes
Le bilan ne cesse de s’alourdir. Plus de 1 230 personnes ont été tuées depuis le début des hostilités, parmi lesquelles des militaires mais aussi de nombreux civils, dont 30 % sont des enfants, a indiqué la porte-parole du gouvernement iranien, Fatemeh Mohajerani, vendredi 6 mars 2026. Les femmes représentent 13 % des personnes tuées, contre 87 % pour les hommes. La victime la plus jeune recensée jusqu’à présent est un enfant d’un an, tué à Téhéran. Selon les autorités sanitaires iraniennes, on compte au moins 6 186 blessés lors des frappes américano-israéliennes. Un bilan qui augmente de jour en jour et suscite de vives réactions au sein de la société civile au Sénégal. « Les effets de la guerre sur les droits humains sont catastrophiques », déplore Alioune Tine, militant engagé pour la défense des droits humains et fondateur d’AfrikaJom Center, un laboratoire d’idées dont la vision est la construction d’un monde plus juste et équitable.
À l’aube du vendredi 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire conjointe, baptisée « Operation Epic Fury » côté américain et « Operation Roaring Lion » côté israélien, contre la République islamique d’Iran. Les deux alliés affirment mener des « frappes préventives » pour empêcher le régime de poursuivre son programme nucléaire.
L’ambassadeur iranien au Sénégal dénonce une agression illégale
Cette offensive ne repose sur aucun fondement ni justification légale, juridique ou morale, selon Hassan Asgari, l’ambassadeur iranien au Sénégal. Le diplomate estime que l’Iran a tenté d’éviter la guerre, mais que la situation actuelle lui a été imposée et qu’il ne reculera pas. « Les frappes aériennes du régime sioniste et des États-Unis contre l’Iran constituent une violation du paragraphe 4 de l’article 2 de la Charte des Nations unies et une agression armée manifeste contre la République islamique d’Iran. La réponse à cette agression est un droit légal et légitime de l’Iran, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies. Les forces armées de la République islamique d’Iran useront de toutes leurs capacités et de tous leurs moyens pour faire face à cette agression criminelle et repousser l’hostilité de l’ennemi. »
L’ambassadeur rappelle que l’attaque est intervenue alors que Téhéran était engagé dans un processus diplomatique avec Washington. Plusieurs cycles de négociations avaient déjà eu lieu avant cette escalade. « Nous avons accepté d’entrer en négociation afin de démontrer devant la communauté internationale la légitimité du peuple iranien et l’absence de toute justification valable à une quelconque agression contre notre pays », déclare-t-il.
Les déclarations de Donald Trump attisent les tensions
Ce vendredi 6 mars 2026, dans un message publié sur son réseau Truth Social, le président américain Donald Trump affirme qu’il n’y aurait « pas d’accord avec l’Iran, seulement une capitulation sans condition ». Il a également indiqué qu’il entendait s’impliquer à la fois dans le choix des futurs dirigeants du pays et dans sa reconstruction.
Ces déclarations ont été perçues par certains observateurs comme une ingérence dans les affaires internes de l’Iran. Elles interviennent dans un contexte particulièrement sensible, marqué par la mort du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, tué le 28 février 2026 lors des frappes israélo-américaines, après plus de 36 ans à la tête du régime.
La société civile au Sénégal dénonce l’escalade de la guerre
Plusieurs voix de la société civile sénégalaise s’élèvent pour dénoncer l’escalade militaire et ses conséquences. « Deux puissances armées, convaincues que rien ne peut leur résister, s’arrogent impunément le droit d’assassiner les dirigeants d’un pays souverain afin d’y provoquer un changement de régime et de démocratiser le pays par les armes. Pour moi, c’est la consternation, la révolte et l’indignation », s’indigne le fondateur d’AfrikaJom Center.
Pour lui, cette aventure militaire est en train de plonger tout le Moyen-Orient dans la désolation, touchant particulièrement les pays qui abritent des bases militaires américaines, tels que l’Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn et le Koweït.
« Je suis extrêmement inquiet pour l’avenir du Moyen-Orient et de la planète avec un ordre mondial qui fonctionne selon la loi de la jungle et notamment sur l'horizon d'incertitudes que ce climat de guerre pointe. Ils n’ont malheureusement tiré aucune leçon des guerres en Afghanistan, en Irak, en Syrie et en Libye, qui ont semé le chaos », souligne-t-il.
La guerre en Iran révélatrice des rapports de puissance
Pour le politologue Jean-Charles Biagui, enseignant‑chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar, la crise iranienne révèle plusieurs réalités fondamentales du système international contemporain.
« La puissance militaire joue toujours un rôle majeur dans les relations internationales », estime Biagui, rappelant que, malgré la baisse de l’intensité des guerres interétatiques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les conflits entre États ne sont « pas pour autant obsolètes ». Pour lui, la place d’un État dans le monde dépend encore largement de sa force militaire. Dans ce contexte, il est plus facile de comprendre « la volonté de l’Iran de se doter d’un arsenal militaire nucléaire ». « Quel État songerait à attaquer un pays doté de l’arme nucléaire ? » s’interroge l’analyste, soulignant que la réponse est claire : très peu, voire aucun. Cette situation illustre, à son avis, la logique de dissuasion qui sous-tend de nombreuses stratégies nationales dans un système international dominé par la puissance.
Les limites du droit international
L’universitaire souligne que cette crise met en évidence la domination de la puissance américaine dans l’ordre mondial. « Les capacités de projection militaire américaines n’ont pas d’équivalent dans le monde contemporain », précise-t-il. Avant de poursuivre : « En termes de puissance, les États-Unis restent uniques dans le système international. Donald Trump montre que l'ordre mondial n'a pas fondamentalement changé depuis 1945. Il s'agit d'un ordre néolibéral dominé par la puissance états-unienne, qui cherche à imposer ordre politique partout : en Amérique Latine, notamment au Venezuela, en Afrique dans les Grands Lacs, dans l’espace post-soviétique, dans la péninsule coréenne et aujourd’hui en Iran ».
Selon le politologue sénégalais, cette dynamique explique en partie l’engagement américain dans le conflit iranien. Il estime néanmoins que le droit international et les institutions multilatérales, dont l’Onu, montrent leurs limites : « Ils n’ont pas de consistance lorsque les intérêts stratégiques des grandes puissances sont en jeu », relève-t-il, rappelant que les règles censées gouverner les relations entre États sont souvent mises de côté lorsque les enjeux géopolitiques sont élevés. « Tout comme en Ukraine, l’Onu et les organisations internationales n’ont pas les moyens d’imposer un ordre en Iran ».
Sur le plan militaire, Biagui note un déséquilibre manifeste des forces entre l’Iran, d’une part, et les États‑Unis avec leur allié israélien, d’autre part. Il estime que les forces militaires iraniennes, malgré leur détermination, ne peuvent pas empêcher à elles seules les bombardements directs, mais qu’elles peuvent toutefois causer des dommages stratégiques collatéraux et avoir un impact symbolique important. « Le temps est du côté iranien », avance‑t‑il, affirmant que la durabilité du conflit risque de devenir de plus en plus difficile à justifier auprès de l’opinion publique américaine.
Pour lui, il pourrait exister un levier d’influence important au sein des sociétés américaines, où les mobilisations populaires pourraient contribuer à réduire les tensions et à réclamer le retour des GI's (soldats américains combattant particulièrement à l'étranger).
Le détroit d’Ormuz, nouveau front économique
Parlant de la stratégie des dommages collatéraux causé par l’Iran figure la fermeture du détroit d’Ormuz. « Les infrastructures économiques du Golfe, pas seulement militaires, sont touchées. Mais surtout, le scénario redouté par les économistes depuis des décennies s’est concrétisé. Les Gardiens de la Révolution ont revendiqué le contrôle du détroit d’Ormuz le 4 mars, réduisant le trafic pétrolier à quasi zéro. Nous ne sommes plus dans le registre d’un risque géopolitique théorique, mais dans un choc d’offre réel, en temps réel », explique Dr Babacar Gaye, économiste.
Le choc pétrolier, les effets macroéconomiques de la guerre
Pour lui, le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial et 20 % du gaz naturel liquéfié, déclenche une mécanique à plusieurs niveaux.
« Le Brent est passé de 73 à plus de 83 dollars le baril en cinq jours. Wood Mackenzie envisage 150 dollars le baril si le blocage perdure, tandis que Goldman Sachs et JPMorgan situent le seuil critique à 100 dollars. La capacité de réserve de l’OPEP+ (une organisation composée d’une dizaine de pays producteurs du pétrole mais non membres de l’OPEP, NDLR) ne peut pas compenser pleinement, car une partie significative des volumes reste bloquée tant que le détroit est inaccessible. », détaille le Dr Gaye.
Il ajoute : « Le choc se propage par trois canaux simultanés : l’énergie, le fret maritime; les réacheminements par le Cap de Bonne-Espérance ajoutent des semaines et des surcoûts massifs; et les engrais, dont la production dépend du gaz naturel. Les analystes estiment que ce choc pourrait ajouter 0,8 point de pourcentage à l’inflation mondiale. En Europe, les contrats à terme sur le gaz naturel ont bondi de 38 % en une seule séance. »
Réaction des marchés financiers et risques pour l’Afrique
Pour l'économiste, « Il faut lire cette crise à deux niveaux ». Il explique : « Les marchés les plus forts encaissent, tandis que les marchés émergents subissent un véritable séisme. L’indice MSCI des devises émergentes a connu sa plus forte chute journalière depuis 2023.
Le KOSPI sud-coréen a plongé de 12 % en une séance, déclenchant un coupe-circuit. Les banques centrales d’Indonésie, de Turquie et d’Inde ont dû intervenir d’urgence pour défendre leurs monnaies. L’or a franchi les 5 400 dollars l’once, le dollar s’est apprécié de 1 % en une journée. C’est le flight to quality dans toute sa brutalité. »
Pour l’Afrique, le constat est sans ambiguïté : « Bloomberg (journal américain spécialisé) prévient que le choc pétrolier menace de faire dérailler le cycle d’assouplissement monétaire qui s’était amorcé sur le continent, alors que neuf pays africains avaient réduit leurs taux en février. Oxford Economics résume la situation ainsi : hausse des prix pétroliers, affaiblissement des taux de change, pressions inflationnistes accrues, et approches monétaires plus prudentes à travers le continent. Pour les économies surendettées et importatrices nettes comme le Sénégal, chaque dollar supplémentaire sur le baril se traduit directement en inflation importée, en détérioration de la balance courante et en rétrécissement de l’espace budgétaire. » affirme l’économiste.
Au-delà du Moyen-Orient, cette guerre pourrait accentuer les déséquilibres géopolitiques et économiques, tout en contribuant à renforcer l’instabilité du système international.







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