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Reportage

Mali : à Bamako, la pénurie de gasoil ravive les vieux démons

14 mars 2026
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Mali : à Bamako, la pénurie de gasoil ravive les vieux démons

Après plusieurs mois de relative accalmie, la pénurie de gasoil refait surface à Bamako et replonge la capitale malienne dans de longues files d’attente devant les stations-service. Chauffeurs de taxi, conducteurs de cars et usagers passent parfois la nuit dans leurs véhicules dans l’espoir de se ravitailler, ravivant le souvenir d’une crise qui avait déjà marqué la fin de l’année 2025.

« Bis repetita ». Depuis plusieurs jours, de longues files de véhicules réapparaissent devant certaines stations-service de la capitale. Devant l’une d’elles, la file s’étire sur plusieurs dizaines de mètres. D’un côté de la chaussée, les cars interurbains sont alignés les uns derrière les autres. Massifs et silencieux, ils attendent leur tour tandis que leurs chauffeurs se reposent à l’ombre des portières ou sur des nattes étalées au sol. De l’autre côté, les taxis forment une seconde rangée plus compacte. Leurs carrosseries jaunes se succèdent presque sans espace. Les chauffeurs circulent entre les véhicules, échangent des informations et commentent les rumeurs sur l’arrivée d’un camion-citerne.

Bamako : une journée de travail qui s’éloigne

L’attente dure parfois depuis la veille. Adossé à son taxi, Issa Diarra observe la file qui s’allonge lentement. Chauffeur depuis plusieurs années, il explique que l’accès au carburant est devenu un véritable parcours d’obstacles. « À chaque fois qu’on se retrouve à court de gasoil, il faut compter une journée entière ou toute une nuit de queue pour se ravitailler, s'indigne-t-il, impuissant. Nous sommes arrivés ici depuis hier soir. On a passé la nuit dans la voiture en attendant le carburant, mais jusqu’à midi aujourd’hui (08 mars 2026), rien n’est encore venu. »

Autour de lui, certains chauffeurs somnolent dans leur véhicule. Tandis que d’autres cherchent un peu d’ombre sous les rares arbres du bord de la route. Assis derrière le volant de son taxi, les coudes posés sur le volant et le regard fatigué, Mamadou Coulibaly observe la file de véhicules immobilisés. Par moments, il secoue légèrement la tête, comme pour marquer son agacement.

Pour ce chauffeur, cette attente prolongée a des conséquences directes sur leurs revenus. « Si on ne travaille pas, on ne mange pas. Une journée passée ici à chercher du gasoil, c’est une journée de recette perdue. Avec le ramadan et la fête qui arrive, les dépenses sont déjà nombreuses. Si on reste bloqués ici, c’est vraiment difficile pour les familles », explique-t-il, la voix teintée d’amertume.

Dans une autre station-service de la capitale, la situation est similaire. À l’ombre de son car immobilisé dans la file, Ousmane Dembélé attend, les bras croisés, le regard tourné vers la route. Chauffeur sur la ligne Bamako-Koutiala (environ 400 km), il est bloqué ici depuis plusieurs jours. « Nous sommes en attente du gasoil depuis vendredi (06 mars) et aujourd’hui c’est lundi (09 mars 2026). On nous a dit que la station doit être approvisionnée, donc on attend seulement. Avant, quand il y avait pénurie, on pouvait obtenir du carburant après une journée d’attente. Mais cette fois, cela dure depuis plusieurs jours et je suis complètement bloqué ici », déplore-t-il. Pour de nombreux conducteurs, chaque heure passée dans la file est une journée de travail qui s’éloigne.

L’électricité à l’épreuve de la pénurie

La dépendance du Mali aux produits pétroliers rend son système énergétique particulièrement fragile. Une grande partie du carburant importé sert à alimenter les transports mais aussi les centrales thermiques qui assurent l’essentiel de la production d’électricité du pays. 

Environ « 70 % de l’électricité nationale provient de centrales fonctionnant au fuel ou au diesel, » indiquait en mars 2024 l’ancien directeur général de la société Énergie du Mali (EDM), Abdoulaye Djibril Diallo, alors en poste. 

Dans ces conditions, toute perturbation dans l’approvisionnement en carburant se répercute rapidement sur la fourniture d’électricité. À Bamako, la durée quotidienne d’accès à l’électricité avait fortement diminué pendant plusieurs jours, passant d’environ 13 heures par jour à près de 6 heures en moyenne. Ces derniers jours, une amélioration est toutefois observée, avec un approvisionnement d’environ 13 heures par jour. La crise n’est cependant pas terminée, comme en témoignent les longues files d’attente qui persistent dans les stations-service.

L’approvisionnement du Mali en produits pétroliers repose en grande partie sur les axes routiers reliant Bamako aux ports de Dakar et d’Abidjan. Des corridors essentiels, mais régulièrement fragilisés par l’insécurité ou les difficultés logistiques, qui peuvent perturber l’arrivée des carburants dans la capitale.

Vers un impact au Mali de la guerre en Iran

Pour l’instant, la pénurie observée dans certaines stations de Bamako reste moins spectaculaire que celle qui avait marqué la fin de l’année 2025. L’essence, largement utilisée par les particuliers, continue d’être distribuée. Mais cette relative accalmie pourrait n’être que temporaire.

Car la crise ne se joue plus seulement sur les routes maliennes ou les ports de Dakar et d’Abidjan. Elle a désormais un épicentre à des milliers de kilomètres : le détroit d’Ormuz. En représailles aux frappes militaires conjointes d’Israël et des États-Unis lancées le 28 février 2026, l’Iran a annoncé le blocage complet de ce bras de mer par lequel transite plus d’un cinquième du pétrole mondial. 

Les pays du Golfe ont réduit leur production d’au moins dix millions de barils par jour, ce que l’Agence internationale de l’énergie a qualifié de perturbation la plus importante de l’histoire de l’approvisionnement pétrolier.  Le baril a frôlé les 120 dollars. Le nouveau Guide suprême iranien Mojtaba Khamenei, dans son premier message officiel, a appelé à maintenir le détroit fermé et à poursuivre les attaques contre des pétroliers. 

Pour le Mali, pays enclavé, dépendant d’importations acheminées par la route depuis Dakar et Abidjan, les effets de cette guerre lointaine pourraient se faire sentir bien avant que les prochains camions-citernes n’arrivent à Bamako..

Lire aussi : Le Mali à la pompe cardiaque, quand le carburant devient une arme de guerre


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