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Nigeria : Qui a gagné, comment, pourquoi ? La présidentielle expliquée

05 mars 2023
7 min

Tinubu presidentielles nigeria

Le 1er mars 2023, au Nigéria, Bola Tinubu a été déclaré par la commission électorale (INEC), vainqueur de l’élection présidentielle. Les partis d’opposition, dans leur ensemble, contestent ces résultats alors que le chef de l’INEC, Mahmood Yakubu, soutient qu’il n’y a pas eu de fraude ni d’erreurs dans le décompte. Pour apporter un éclaircissement sur les accusations à l’encontre du président nouvellement élu et comprendre les enjeux de ces élections, Tama Media a interrogé Emmanuel Igah, géopolitologue franco-nigérian.

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Emmanuel Igah, Géopolitologue

Quel est le fonctionnement des élections au Nigéria ?

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Le scrutin au Nigéria est une variante du scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Le candidat élu au premier tour à la majorité absolue au niveau national, et plus de 25% dans au moins 24 des 36 Etats du pays, remporte les élections. En cas d’absence de majorité, un second tour a lieu trois semaines après le premier tour. Le mandat présidentiel est de quatre ans. Le pays est découpé en deux zones : le Nord, composé de 16 Etats majoritairement musulmans et le Sud, composé de 16 Etats majoritairement chrétiens. Les Etats les plus puissants sont Kano, Kaduna et Katsina au Nord, l’Etat du Delta (Lagos), Port Harcourt (Rivers) au Sud. 

Le président Bola Tinubu a été élu au premier tour avec un score avoisinant les 35% des votes, était-ce prévisible ?

Tinubu president nigeria

18 candidats se sont affrontés pendant ces élections et trois candidats se sont démarqués tout au long de la campagne. Parmi eux, deux candidats soutenus par deux gros partis déjà habitués au pouvoir et un outsider. Ahmed Tinubu – All Progressive Congress, APC, parti actuellement au pouvoir- et Atiku Abubakar – Peoples’ Democracy Party, principal parti d’opposition – qui a été vice-président et en est à sa quatrième tentative, étaient les deux principaux candidats de ce trio. Il était donc possible qu’il puisse remporter ces élections même si l’influence d’un autre candidat a pris une ampleur qui lui donnait de fortes chances.

Peter Obi, le candidat anti-système

Peter Obi nigeria tama media

Peter Obi, grand homme d’affaires, ancien vice-président du Parti travailliste, un parti moins puissant a fait son apparition sur ces élections. Monsieur Obi est plus jeune que les deux autres candidats, il a fait ses preuves dans le monde des affaires. En gouvernant l’État d’Anambra, il l’a hissé au premier rang sur trente-six en investissant dans l’éducation, la santé, les infrastructures, les industries, il a refusé les indemnités de fin de mandat liées à son poste de gouverneur. Sa stratégie n’a rien en commun avec celles des autres partis habitués à la corruption ou à l’achat des voix. Son profil atypique a beaucoup attiré l’attention de la jeunesse, désireuse de marquer une rupture dans la tradition politique, qui, par dizaine de millions l’a soutenu et dont il qui était clairement le favori. De ce fait, l’élection de Monsieur Tinubu est une surprise mais il faisait partie du trio de tête, donc cela était envisageable.

Les résultats sont contestés par les partis de l’opposition qui dénoncent des irrégularités, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Ce qui se dit au Nigéria c’est que sur les quatre-vingt-treize millions d’électeurs inscrits sur les listes, quatre-vingt-sept millions ont pu retirer leur carte d’électeur et seulement vingt-cinq millions ont pu voter. Cela s’explique par différentes raisons : le niveau de violence pendant les élections et l’inefficacité dont a fait preuve l’INEC. Les élections ont été assez compliquées à mettre en place. Plusieurs bureaux de vote n’étaient pas ouverts au moment où les électeurs se sont déplacés, d’autres n’avaient pas reçu le matériel. Des électeurs ont été attaqués dans certains bureaux par des ‘loubards’. Cette situation qui s’est reproduite dans plusieurs dizaines de régions du pays a rendu impossible le vote de milliers d’électeurs. A l’intérieur des bureaux de vote, les représentants des différents partis présents pour assurer le décompte des voix n’ont pas pu introduire les résultats avec le processus électronique dédié à cet effet, permettant que les résultats des trente-six états soient transmis à un niveau national. Les décomptes ont été faits à la main par les représentants des bureaux de vote qui ont fait leur décompte hors des bureaux. Cela expliquerait par exemple que Peter Obi ait gagné les élections à Lagos mais perdu les élections globales. Ces situations sont vues comme des stratégies organisées, appliquées par des candidats pour semer le trouble et il semblerait que le candidat de l’APC ait utilisé ces stratégies, plus que les autres. 

La crise économique et sécuritaire du pays a persisté sous le mandat du président sortant Muhammadu Buhari, pensez-vous que le président élu qui est du même parti pourra faire évoluer la situation ?

C’est la question à un million d’euros ! À travers ses propositions, Bola Tinubu, qui vient du camp présidentiel (APC), s’inscrit dans la continuité politique du Président Buhari, mais entend se démarquer du bilan de ce dernier en renforçant la lutte contre le terrorisme et l’insécurité. L’ancien gouverneur de Lagos avait indiqué dans son manifeste intitulé “un espoir renouvelé” vouloir mobiliser la totalité des moyens de sécurité nationale, de l’armée et des forces de l’ordre pour protéger tous les nigérians et sécuriser le secteur privé, dont il veut faire le point central de sa politique économique. Le taux de criminalité à Lagos est l’un des plus importants du continent africain et l’insécurité est un frein au développement du secteur privé. Tinubu souhaite donc allouer davantage de moyens aux forces de police nigériane. Le président élu devra également s’attaquer à la situation économique désastreuse du pays. Le nouveau Président a exprimé, dans un plan économique dressé en janvier, vouloir axer l’essentiel de sa stratégie économique autour du renforcement du secteur privé, de sorte que l’économie du pays ne repose plus uniquement sur la manne pétrolière. La situation est globalement instable et le pays n’est pas à l’abri d’un revirement de situation. D’après la carte de l’INEC, Tinubu a remporté les Etats de Ogun, Oyo, Osun, Kwara, Benue, Rivers, Borno, Zamfara, Jigawa, Ondo, Kogi et du Niger (en bleu sur la carte de l’INEC). Cependant, il risque de souffrir d’un manque de légitimité important dans les villes de Lagos, d’Abuja et de Port Harcourt, où il a été devancé par son rival, Peter Obi, plus populaire. 

L’ensemble des partis d’opposition demandent l’annulation du scrutin et évoquent la possibilité de saisir la Cour suprême, ont-ils des chances d’aboutir ?

Les militants proches des partis de l’opposition ont vu dans ces irrégularités tant dans le comptage des voix que dans la conduite du scrutin, une orchestration politique de la part du gouvernement actuel visant à perturber le déroulement des élections. Le PDP et le LP demandent en effet l’annulation du scrutin et ont évoqué la possibilité de saisir la Cour suprême. Les Etats-Unis ont été la première puissance à se prononcer sur ces élections en dénonçant ces mêmes irrégularités. Tout comme Obi, ils encouragent les Nigérians à “lutter pour leurs droits” par la voie constitutionnelle de la justice. S’il est peu probable que l’annulation aboutisse, d’importants mouvements de contestation sont à prévoir. Une fois les résultats annoncés, il est très difficile de les faire révoquer même en faisant appel devant la Cour suprême. Le Nigéria vit sa sixième élection présidentielle et à chaque fois les résultats ont fait l’objet de réclamations mais aucune demande n’a jusqu’à maintenant aboutie. Leur demande sera certainement déboutée comme les précédentes. Ces résultats, contestés, auront probablement pour conséquence d’alimenter le désintérêt, la défiance, voire la colère des Nigérians à l’endroit du gouvernement.