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« La jeunesse Africaine veut des changements démocratiques et elle a raison d’être exigeante »

Par Ambre Delcroix
Mar 13, 2023
9 min


Coups d’états, jeunesse en colère, processus électoraux bafoués, la démocratie en Afrique est au cœur de toutes les préoccupations. A l’occasion du colloque « repenser les transitions démocratiques en Afrique de l’Ouest », organisé par le Think Tank Afrijajom à Dakar, le politologue camerounais Christopher Fomunyoh, Directeur régional Afrique du National Democratic Institute (NDI) et récemment nommé ambassadeur du programme Grain d’Ukraine a fait un plaidoyer spécial à destination de la jeunesse africaine.

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Colloque « repenser les transitions démocratiques en Afrique de l’Ouest », organisé par le Think Tank Afrijajom à Dakar.

« La jeunesse Africaine veut des changements démocratiques et elle a raison d’être exigeante ». Le plaidoyer de Christopher Fomunyoh pour la jeunesse africaine.

Quel constat faites-vous de l’état de la démocratie en Afrique aujourd’hui ?

Aujourd’hui la démocratie sur le continent africain évolue en dents de scie. Plusieurs pays ont réalisé des progrès significatifs, mais d’autres trébuchent encore sur les principes fondamentaux de la démocratie et de la bonne gouvernance.  C’est vrai que les transitions des années 1990 ont suscité à l’époque beaucoup d’attentes et d’espoirs sur une consolidation rapide de la démocratie sur le continent.  On a dû effectivement célébrer certaines des avancées, mais on ne peut pas se voiler la face de ce qu’il reste encore beaucoup à faire et de nombreux défis à relever; surtout qu’on constate que même des pays qui étaient très prometteurs en leurs temps ont vu un déclin dans leurs espaces de liberté ainsi que dans l’adhésion surtout institutionnelle  à la démocratie et la bonne gouvernance.

L’historique culturel en termes de gestion des pays Africains est-il si différent de celui pratiqué par la démocratie occidentale ?

Je ne le crois pas et j’ai l’habitude de dire que la démocratie fait partie des valeurs naturelles africaines.  Les libertés auxquelles nous aspirons tous ont une valeur universelle et on ne devrait pas se les priver juste parce qu’on est né sur le continent africain.   Même à l’époque pré-coloniale, les populations africaines vivaient dans des communautés sur la base des règles connues et acceptées de tous; sur la base des valeurs qui admettaient les libertés d’expression, le droit à la justice, la tolérance, l’équité et la justice.  Même l’organisation sociétale des Chefs et de Rois obéissait à un système judiciaire, des notables qui entouraient les décideurs et participaient à la prise de décisions.  C’était une certaine démocratie banque emballée différemment.

Avec l’émergence des États Nations au moment des indépendances, l’homogénéité qui caractérisait ces communautés d’avant a été effacée par la diversité culturelle que comportent les pays africains d’aujourd’hui. Et justement c’est dans la gestion de ces sites multiculturels et tant diversifiés que la démocratie moderne retrouve toute sa nécessité.

Aujourd’hui ces sociétés ne sont plus composées de tribus ou d’ethnies homogènes mais de groupes hétérogènes en termes de valeurs, de cultures, de langues, de pratiques, et de traditions. Le pilier à même de permettre à toute cette diversité de se gérer de manière harmonieuse, c’est un cadre démocratique auquel tout le monde adhère.  Si tout le monde se met d’accord sur les règles du jeu, sur la constitution qui est la loi fondamentale de tout État Nation, avec les différentes lois et règlements, il devient beaucoup plus facile de gérer toute cette diversité, y compris celles liée à la culture.

L’Afrique de l’ouest a connu 3 coups d’État sur les 2 dernières années, cela veut-il dire que la sous-région connaît un recul significatif en termes de démocratie ?

C’est une évidence qu’à une certaine période, le monde chantait les louanges de l’Afrique de l’Ouest et la zone de la CEDEAO était souvent citée en bon exemple, ce qui était compréhensible au vu des progrès en transitions démocratiques réalisés dans les années 1990.  Par exemple, en 2015, sur les 15 pays d’Afrique de l’Ouest, 13 avaient des présidents nouvellement élus ou à leur second mandat uniquement, avec la promesse d’une alternance normale et paisible. Depuis lors, il y a eu pas mal de reculs, traduits notamment par ces trois coups d’État auxquels vous faites allusion en Guinée, au Mali et au Burkina Faso.  Cela pousse à s’interroger sur la solidité et la stabilité de la démocratie dans cette partie du continent.

De même, la structure sous régionale qui est la Communauté Economique Des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a, elle aussi, pris un coup dans sa réputation. Le protocole additionnel de 2001 sur la démocratie et la bonne gouvernance de la CEDEAO représentait des règles auxquelles tous les dirigeants adhérent, et qui devaient favoriser la bonne gestion des États et leur permettre de se faire entendre. Malheureusement aujourd’hui même cette structure sous régionale a été fragilisée et peine à retrouver toute sa crédibilité d’antan.

Il faut espérer que les transitions en cours vont se faire aussi rapidement que possible pour permettre à ces trois pays vivant sous les régimes d’exceptions de revenir à un ordre constitutionnel normal pour dorer à nouveau le blason de la CEDEAO et de la sous-région.

Quel rôle pensez-vous que la jeunesse peut jouer dans ce changement ?


La jeunesse ouest africaine, sinon africaine tout court, a un rôle capital à jouer.  Elle constitue à peu près 70% de la population de nos différents pays, en Afrique.  Cette jeunesse s’identifie en citoyenne du monde car avec les nouvelles technologies et plateformes de communication, elle est en contact permanent avec les jeunes dans les pays démocratiques. Elle se pose de ce fait légitimement la question des raisons pour lesquelles sur d’autres continents, la jeunesse jouit de certaines libertés alors qu’elle, en Afrique, en est privée. Je suis d’ailleurs très heureux de constater que cette jeunesse est exigeante, et elle a raison de l’être !  De plus en plus éveillée, elle demande à être écoutée, à avoir sa place autour de la table de décisions, ce qui augure bien pour l’avenir de la démocratie sur notre continent.

Au Nigéria par exemple, la jeunesse s’est battue pendant des années pour une réduction de la limite d’âge d’accès à des postes électifs. En 2018, elle a mené un plaidoyer qui a conduit justement à un des rares amendements de la constitution nigériane.

Autre exemple, lors des dernières élections présidentielles au Nigéria, la jeunesse s’est mobilisée et a pu s’inscrire sur la liste électorale par millions. Sa mobilisation a permis de propulser sur la scène politique du pays un acteur qui présentait de nouveaux projets de société, de nouvelles idées et qui a pu  secouer de manière inattendue les deux grands partis politiques traditionnels qui ont monopolisé le pouvoir politique pendant les trois dernières décennies.  Cela démontre à quel point la jeunesse africaine compte, porte et dont l’engagement donne l’espoir que l’avenir de la démocratie sur le continent sera prospère.

Quels sont pour vous les pays africains exemples de démocraties réussies aujourd’hui ?

Certains pays mériteraient qu’on parle davantage de leurs succès car cela mérite d’être salué, reconnu et pris par les autres pays comme la preuve de l’efficacité et de la réalité démocratique sur le continent même. Le Cap Vert par exemple vit une expérience démocratique paisible, très respectée sur le continent et à travers le monde.  On peut citer également le Ghana, le Botswana, l’île Maurice. Ce sont des pays qui connaissent des alternances politiques normales et régulières, le respect de la séparation des pouvoirs, le renouvellement constant de la classe politique, sans qu’il y ait une cassure.  Aussi, dans les pays comme le Malawi, le Kenya, la Zambie, on ressent que même le pouvoir judiciaire s’impose dans son indépendance et les tribunaux ont pu annuler des élections présidentielles lorsqu’elles étaient mal organisées. Il existe donc sur le continent des pays qui émergent et se font respecter pour leur adhésion à la démocratie. Il faut espérer que ce vent de contagion continue dans le bon sens.

Comment le NDI peut-il accompagner les démocrates africains vers cette transition démocratique ?

Je suis heureux de constater que le NDI a toujours été présent aux côtés des démocrates africains dans leurs efforts de consolidation de la démocratie. Je peux vous dire, avec une certaine fierté, que sur les 54 pays du continent, il n’y en a pas plus de quatre ou cinq dans lequel le NDI n’a pas été présent.  Les différents partenariats que le NDI a développés avec la société civile africaine, les partis politiques (toutes tendances confondues), les législatures sur le plan national ou local et parfois même des commissions électorales indépendantes et autres institutions étatiques, continuent de porter leurs fruits.  J’ose croire que dans les différents pays Africains où le NDI est présent, l’activisme politique se mène de manière participative, constante et consistante.