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Italie : Migration, Franc CFA, le populisme de la droite

Par Fatoumata Bakily
Dec 31, 2022
6 min
Les approximations et le populisme de la droite italienne sur la crise migratoire et le franc CFA de Giorgia Meloni.
Les approximations et le populisme de la droite italienne de Giorgia Meloni sur la crise migratoire et le franc CFA

Chaque dimanche, l’équipe de vérificateurs de Tama Média vous propose un article de fact-checking. Cette semaine direction l’Italie.

Le Franc CFA est-il une monnaie coloniale ? La venue de migrants subsahariens en Europe est-elle la conséquence d’une politique coloniale de la France ? Y-a-t-il une déferlante de migrants africains sur les côtes européennes ? Les tensions récurrentes entre Paris et Rome sur l’accueil des migrants ont fait ressurgir ces débats. Au cœur de la polémique : une ancienne interview de l’actuelle Première ministre italienne, Giorgia Meloni, qui accuse la France d’exploiter l’Afrique par le biais du Franc CFA. 

Les faits 

C’est une courte séquence d’une minute qui a alimenté le débat sur la toile. Diffusée début novembre par des partisans de l’extrême droite italienne, la vidéo a accumulé des millions de vues sur les réseaux sociaux. Dans cet extrait du talk show italien “Non è l’arena” du 20 janvier 2019, on voit Giorgia Meloni, qui était alors députée et présidente du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia, tenant un billet de 10 000 FCFA. “C’est ce qu’on appelle le franc CFA. C’est la monnaie coloniale que la France imprime pour 14 nations africaines, à laquelle elle applique le seigneuriage et en vertu de laquelle elle exploite les ressources de ces nations“. Reposant le billet, Mme Meloni poursuit son argumentation en brandissant cette fois-ci la photo d’un petit garçon: “C’est un enfant qui travaille dans une mine d’or au Burkina Faso. Le Burkina Faso est l’un des pays les plus pauvres au monde. La France imprime sa monnaie coloniale pour le Burkina Faso qui a de l’or. En échange, elle demande 50%, de ce que le Burkina Faso exporte, finisse dans les coffres du trésor français. L’or que ces enfants descendent dans un tunnel pour extraire finit majoritairement dans les caisses de l’État français.

Dans cette vidéo désormais exploitée par l’extrême droite italienne et au-delà, Mme Meloni induit clairement un lien de cause à effet entre la politique “coloniale” de la France et l’immigration. Pour conclure sa démonstration, elle ajoute : “La solution n’est pas de prendre les Africains et de les emmener en Europe. La solution est de libérer l’Afrique de certains européens qui l’exploitent et permettre à ces gens de vivre de ce leurs ressources.” 

Le Franc CFA est-il une monnaie coloniale ? Vrai et Faux

Le Franc CFA est une monnaie qui avait été créée et émise en 1945 par la Banque de France. Son sigle signifiait alors “Colonies Françaises d’Afrique” d’où la critique de “monnaie coloniale”. Aujourd’hui le Franc CFA, dont le sigle signifie désormais “Communauté Financière d’Afrique », est utilisé dans 14 pays sur les 54 que compte le continent africain. Ces pays sont regroupés dans deux zones économiques d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale: l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Ce sont les Banques centrales de l’UEMOA et de la CEMAC qui émettent le franc CFA et décident de la politique monétaire. En revanche, la valeur du franc CFA reste arrimée à celle de l’Euro et ces deux organismes bancaires sont donc dépendants des directives de la Banque centrale européenne (BCE). Par ailleurs, la BCE impose que le taux d’inflation soit limité à 2% dans la zone UEMOA et 3% dans la zone CEMAC. Enfin, la France continue à imprimer les billets de franc CFA dans le cadre d’un accord contractuel avec les pays de la zone CFA. 

La France exige-t-elle 50% des exportations des pays de la zone franc CFA ? Faux

Depuis la mise en place du franc CFA, les Banques centrales des pays de la zone franc doivent respecter un certain nombre d’obligations dont le dépôt d’au moins 50 % des réserves de change (et non des exportations) sur un compte d’opération à la Banque de France. Une pratique actée par des accords de coopération monétaire signés en 1972 et 1973 afin de garantir la stabilité de cette monnaie et la confiance des investisseurs étrangers. Cependant, depuis une réforme du franc CFA annoncée en décembre 2019 par le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue français Emmanuel Macron, ces comptes de garantie n’existent plus pour les pays de la zone UEMOA. De plus, la France ne siège plus dans les instances de gouvernance de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Enfin, Alassane Ouattara avait également annoncé que le nom ECO remplacerait celui du franc CFA. Par ailleurs, les pays de la zone franc restent libres de quitter la zone franc pour émettre leur propre monnaie.

De nombreux économistes africains dénoncent depuis des décennies les effets négatifs du franc CFA. Dans son ouvrage, “Sortir l’Afrique de la servitude monétaire : à qui profite le franc CFA”, (éditions La Dispute, 2016), l’économiste togolais, Kako Nubukpo assure que le franc CFA brime la compétitivité des économies africaines et les prive d’autonomie. 

L’europe est-elle submergée par une vague de migrants venus de la zone CFA ? Faux


Si, pour des raisons historiques, les premiers migrants débarqués sur les côtes françaises étaient originaires des anciennes colonies dans l’entre-deux-guerres et à l’issue de la seconde guerre mondiale, ce n’est plus le cas aujourd’hui: « On ne peut pas dire que les pays africains de la zone franc CFA sont surreprésentés dans les flux migratoires vers l’Europe, même si on considère les choses sur le temps long », précise Jacques Barou, directeur de recherches au CNRS et spécialiste des migrations, dans un entretien accordé à nos confrères du Monde Afrique. Par ailleurs, contrairement à de fausses croyances et aux arguments utilisés par de nombreux partis politiques européens, les migrants africains se déplacent en premier lieu à l’intérieur du continent africain. En témoignent, ces données de l’IRD : sur les 8,4 millions de migrants en Afrique de l’Ouest, moins de 10 % d’entre eux se dirigent vers l’Europe.