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L’IA peut rendre les élections africaines plus efficaces mais la confiance doit être instaurée et des règles appropriées mises en place

30 June 2024
7 min

Le magazine Time a qualifié l’année 2024 de “super année électorale”. Cette année, 4 milliards de personnes sont appelées à voter dans les pays du monde entier. Beaucoup se trouvent sur le continent africain, où des élections présidentielles, législatives et générales ont déjà eu lieu ou sont prévues pour le second semestre de l’année.


Par Shamira Ahmed, European University Institute et Mehari Taddele Maru, European University Institute


L’intelligence artificielle (IA) jouera un rôle majeur dans les élections de nombreux pays. En fait, c’est déjà le cas. Les systèmes d’IA sont utilisés de différentes manières. Ils analysent de grandes quantités de données, comme les habitudes des électeurs. Ils gèrent des chatbots automatisés pour l’engagement des électeurs. Ils authentifient les électeurs et détectent les cybermenaces.

Mais de nombreux experts et citoyens ordinaires ne semblent pas savoir ce qu’il faut penser de l’utilisation de l’IA dans les processus électoraux africains. Elle est souvent décrite comme étant à la fois prometteuse et périlleuse.

Nous sommes des experts en gouvernance transnationale dont les recherches en cours visent à définir les défis que l’IA pourrait poser à la gouvernance légitime en Afrique. Nous voulons contribuer à la création d’une base de données empiriques que les organes électoraux du continent peuvent utiliser pour exploiter les avantages potentiels de l’IA et des technologies similaires, sans pour autant ignorer les risques.

Les effets de l’IA sur la démocratie électorale en Afrique dépendront fondamentalement de deux facteurs. Premièrement, la légitimité populaire et la confiance dans l’IA. Deuxièmement, la capacité des États africains à gouverner, réglementer et contrôler l’utilisation de l’IA par tous les acteurs politiques, y compris les partis au pouvoir et les partis d’opposition.

De nombreux exemples

Il est trop simpliste de dire que l’utilisation de l’IA dans les élections est bonne ou mauvaise. La vérité est qu’elle peut être les deux à la fois, en fonction de deux facteurs clés : la confiance du public dans l’IA et la capacité des États africains à réglementer l’utilisation de l’IA par les principales parties prenantes.

Les politiques identitaires, la diversité et l’analphabétisme numérique doivent également être pris en compte. Tous ces éléments jouent un rôle dans la montée de la polarisation et dans le fait de savoir si les circonscriptions politiques sont particulièrement sensibles à la désinformation et à la mésinformation.

Par exemple, lors des élections de 2017 au Kenya, la société de conseil Cambridge Analytica aurait utilisé l’IA pour cibler les électeurs avec de la / à coup de désinformation. Cela a potentiellement influencé le résultat.

En Afrique du Sud, on prend de plus en plus conscience que les influenceurs anonymes, souvent positionnés aux extrêmes de l’échiquier politique, contribuent de manière significative à la désinformation et à la mésinformation en ligne. Ces personnalités, qui restent largement inconnues du grand public, introduisent des contenus hautement émotionnels et polarisants dans les discussions sans modération adéquate et en direct, souvent par le biais de processus automatisés.

Mais l’IA a aussi le potentiel de renforcer la légitimité des élections. Le projet Umati 2022 du Kenya a permis de surveiller les médias sociaux pour détecter les discours haineux en utilisant une analyse informatisée connue sous le nom de traitement du langage naturel. Une fois le contenu nuisible signalé par l’IA, il était supprimé. Lors des élections générales de 2021 en Sierra Leone, sa plateforme de surveillance et d’analyse des élections a identifié et contré les discours haineux, la désinformation et l’incitation à la violence.

De même, lors des derniers scrutins en Afrique du Sud, des robots dotés d’intelligence artificielle ont été utilisés pour limiter la propagation de la désinformation.

Ailleurs, la technologie de reconnaissance faciale a été utilisée lors des élections générales de 2020 au Ghana pour identifier les électeurs et empêcher les usurpations d’identité. Le système automatisé d’identification des empreintes digitales du Nigeria pour 2019 a permis de détecter les doublons, renforçant ainsi la fiabilité des listes électorales.

Leçons et défis

Ces cas offrent de précieuses leçons pour d’autres pays du continent – tant pour ce qui fonctionne que pour ce qui ne fonctionne pas.

Dans la plupart des pays africains, les organes de gouvernance électorale doivent surmonter plusieurs obstacles. L’un d’entre eux est le manque de professionnels qualifiés en science des données et en apprentissage automatique. L’infrastructure technologique limitée en est un autre. Il y a également des lacunes réglementaires et politiques à surmonter.

Et les préoccupations éthiques ne peuvent être ignorées. Par exemple, le système national d’identification Huduma Namba du Kenya et les sociétés de télécommunications du Nigeria ont été critiqués pour leur protection inadéquate des données. Ils ont également été accusés d’utiliser la technologie de l’IA à des fins de surveillance.

En Afrique du Sud, Facebook a fait l’objet d’un procès pour violation présumée des droits des utilisateurs en matière de protection de la vie privée en 2021.

Les pays africains doivent apaiser les inquiétudes très justifiées des citoyens concernant l’éthique et la confidentialité des données dans les technologies électorales. Pour ce faire, il faut notamment élaborer des cadres normatifs, institutionnels et collaboratifs solides afin de régir l’utilisation de l’IA de manière équitable, transparente et responsable. Les États africains gagneraient à s’efforcer d’exercer leur souveraineté sur les systèmes d’IA – c’est-à-dire qu’il faut qu’ils développent leurs propres systèmes, adaptés aux besoins locaux, plutôt que de se contenter d’importer des systèmes d’ailleurs.

Les cadres que nous décrivons devraient inclure des lignes directrices claires pour promouvoir les valeurs culturelles africaines qui protègent les droits humains**. Il faut également qu’ils soient conçus de manière à empêcher l’utilisation abusive de l’IA à des fins de manipulation électorale ou d’élimination de l’opposition politique.

La confiance du public dans les systèmes d’IA peut également être renforcée de différentes manières. Il s’agit notamment de campagnes de sensibilisation et d’éducation du public. Les mécanismes de transparence et de responsabilité qui imposent des sanctions et offrent des recours en cas d’abus de confiance et de violation de la loi sont également essentiels.

Des exemples existent

Il existe déjà plusieurs initiatives dont on peut s’inspirer pour mettre en place le type de cadre que nous décrivons. Un exemple est celui des Principes et lignes directrices pour l’utilisation des médias numériques et sociaux dans les élections en Afrique de l’Association des autorités électorales africaines, une plateforme de dialogue et d’échange des organes de gestion des élections sur le continent.

Un certain nombre de pays africains s’efforcent déjà de relever les défis et de tirer parti des possibilités offertes par l’IA et de mettre en place des mécanismes de gouvernance appropriés. Le Conseil national pour l’intelligence artificielle de l’Egypte et le Distributed Ledger and Artificial Intelligence Taskforce (Taskforce sur les régistres distribués et l’intelligence artificielle) du Kenya sont des exemples d’initiatives en cours dont les organismes électoraux d’autres pays peuvent s’inspirer.

Dans l’ensemble, une gouvernance solide sera cruciale pour l’intégration réussie des systèmes d’IA dans la promotion de la légitimité des processus politiques africains.

Shamira Ahmed, Policy Leader Fellow, Florence School of Transnational Governance, European University Institute et Mehari Taddele Maru, Professor, European University Institute and John Hopkins University, European University Institute

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.