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Mali : Mahmoud Barry sera-t-il le prochain émir de la Katiba du Macina ?

Par Sadibou Guèye
Sep 15, 2023
8 min

Au moment où les apparitions publiques d’Amadou Kouffa se raréfient, un autre jihadiste, Abou Yehiya, Mahmoud Barry de son vrai nom, semble avoir le vent en poupe dans la Katiba du Macina au point de laisser penser qu’il pourrait en être le prochain chef.

Mahmoud Barry djihadiste
Mahmoud Barry dit Abou Yehiya, chef d’Ansar Dine du Macina

Mercredi 23 août, Evgueni Prigojine est mort dans le crash d’un avion en Russie. Le patron de Wagner avait quitté Moscou pour rallier Saint-Pétersbourg où trône l’imposant siège de sa milice privée. Une commission d’enquête russe a conclu à une mort accidentelle. Mais cette thèse ne convainc pas une bonne partie de l’opinion internationale qui croit dur comme fer que le défunt a payé le « prix de la trahison » pour avoir mené, en juin dernier, une rébellion contre Vladimir Poutine.

Qu’à cela ne tienne, la mort de Prigojine et celle de plusieurs de ses collaborateurs dont son numéro deux, Dmitri Outkine, ont été célébrées dans les milieux jihadistes sahéliens. À travers un audio de 12 minutes, diffusé début septembre, Mahmoud Barry, un cadre de la Katiba du Macina, s’est réjoui de la disparition du chef de Wagner.

Cette attitude n’est pas anodine. Elle est plutôt la manifestation de l’aversion de cette organisation jihadiste, membre du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Gsim) affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), pour le groupe paramilitaire intervenant au Mali, à l’initiative de Bamako qui a réajusté sa stratégie de lutte contre le terrorisme.

La sortie médiatique de Barry, moins d’un mois après le décès du sulfureux homme d’affaires russe, est la preuve de la montée en puissance de cette figure du jihad dans le Centre du Mali. En avril 2022 déjà, il prônait la violence au lendemain d’une opération de l’armée malienne et des mercenaires de Wagner dans la région de Mopti, précisément dans le village de Moura, ayant fait des dizaines de victimes civiles selon des organisations de défense des droits humains et les Nations Unies.

Un jihadiste arrêté très tôt

Mahmoud Barry djihadiste tama media

Né en 1979 à Koro, dans la région de Mopti, Barry s’est révélé à la face du monde en 2016 dans une vidéo du Front de libération du Macina, fondé par un jihadiste peulh, proche du Touareg Iyad Ag Ghali. En effet, après la défaite des jihadistes dans le Nord du Mali où ils ont occupé trois villes pendant près d’une année, Amadou Diallo ou Amadou Kouffa qui a pris part à la bataille de Konna, dans une tentative avortée de descente vers Bamako, a ouvert un front du jihad dans le Centre du pays en 2015. Le jihadiste veut capitaliser sur les revendications locales, notamment de la communauté peulhe à laquelle il appartient, pour ressusciter l’empire théocratique du Macina, à cheval sur le Mali et la Mauritanie au 19e siècle.

Mais les premières actions de son groupe, menées à Nara et Nampala, respectivement dans les régions de Koulikoro et Ségou, sont revendiquées par Mahmoud Barry qui se fera aussitôt arrêté par la Sécurité d’État dans la forêt de Ouagadou, non loin de la frontière mauritanienne. Transféré dans la capitale malienne qu’il connaît bien pour y avoir servi comme Imam, au quartier de Sénou, Barry a été détenu dans les locaux de la sécurité d’État après avoir été présenté comme une grosse prise pour sa responsabilité supposée dans les attaques de juin et novembre 2015.

Retour aux affaires d’un jihadiste convaincu

Après cinq ans d’emprisonnement sans autre forme de procès, Mahmoud Barry a été libéré en même temps qu’un peu plus de 200 membres et sympathisants du Gsim à la faveur de négociations de la coalition jihadiste avec Bamako. Dans le cadre de cette entente, l’homme politique Soumaïla Cissé, mort un peu plus tard du Covid-19, et l’humanitaire française Sophie Pétronin avaient recouvré la liberté. De même que deux citoyens italiens qui étaient aux mains du Gsim.

Depuis, Mahmoud Barry multiplie les apparitions pour parler au nom des jihadistes de la Katiba du Macina. Mais pas que. Le jihadiste a connu une promotion en intégrant la très sélective Choura (Conseil consultatif) du Gsim où ne siègent que les plus armés théologiquement. « Il est au sommet de la pyramide dans la structure du Jnim (acronyme arabe du Gsim) », admet Omar Cissé, spécialiste de l’insurrection jihadiste dans le Centre du Mali.

Une note d’Amanar Advisor, entreprise d’intelligence économique opérant au Sahel et en Afrique de l’Est, transmise à Tama Média, indique que Barry a « su se placer sur le champ religieux et politique comme dans la vidéo du 17 janvier dernier où il appelait les oulémas à rejoindre les “ moudjahidin ” (Celui qui fait le jihad, NDLR) dans leur combat pour l’application de la charia et contre la laïcité ».

Un peu plus tôt, en juillet 2022, il a revendiqué les attaques qui ont ciblé la périphérie de Bamako, annonçant dans la foulée d’autres assauts dans les centres urbains. Cela en fait-il un futur numéro un de la Katiba du Macina ? C’est une probabilité d’autant plus que la santé du titulaire au poste, Amadou Kouffa, lui-même pressenti pour remplacer à la tête du Gsim Iyad Ag Ghali, revenu d’entre les morts à plusieurs reprises ces dernières années, serait chancelante.

Le successeur d’Amadou Kouffa ?

Amadou Koufa mali djihadiste.jpg large
 Amadou Diallo, dit Koufa, chef de la Katiba Macina

L’expert Omar Cissé n’écarte pas cette éventualité. « Il (Mahmoud Barry, NDLR) fait partie des combattants de la première heure de la Katiba du Macina », explique le spécialiste qui ne veut pas en revanche aller très vite en besogne. Pour lui, le statut de chef peut être disputé par d’autres leaders tout aussi légitimes.

Selon Amanar Advisor, le jihadiste originaire de Koro a néanmoins pris de l’avance sur ses potentiels concurrents. « Son rôle central et fédérateur lui accorde une aura suffisante pour se positionner comme celui qui pourra a minima succéder à Amadou Kouffa », avance le cabinet français. De plus, « Abou Yehiya peut se présenter comme la figure tutélaire des contingents peulhs au Sahel pour Al-Qaïda » dans un contexte de déchirures profondes au sein de cette ethnie depuis l’arrivée de l’État islamique dans la sphère jihadiste sahélienne.

Les deux groupes s’affrontent sur différents fronts s’étendant du Mali au Burkina Faso voisin. Cette guerre fratricide a tellement fait de victimes des deux bords qu’un jihadiste a quitté les rangs du Gsim pour créer, fin août, « Wahdatoul muslimin » (L’Unité des musulmans). Dans un audio devenu viral sur WhatsApp, un certain Mouslimou Adam Abd al-Bara a demandé à ses « frères » du Jnim et de l’État islamique d’« arrêter de se battre pour préserver le sang des musulmans ».

Dans son appel, le jihadiste sur lequel personne ne sait grand-chose pour le moment espère réunir de nouveau les deux groupes rivaux pour leur éviter d’être « éliminés par le gouvernement malien et ses soutiens Dozos et Wagner ». D’après des sources sécuritaires qui croient plus à une « initiative » qu’à une « nouvelle entité qui grossirait les rangs de la mouvance jihadiste », Mouslimou Adam Abd al-Bara est plus préoccupé par l’unité des peulhs de la galaxie jihadiste sahélienne puisque cette guerre entre groupes est en réalité partie du Centre du Mali, suite à une défection de partisans de la Katiba du Macina.

Tout compte fait, Amanar Advisor estime qu’une personnalité comme « Mahmoud Barry, bien que redevable au Jnim », peut intervenir pour « transcender les affiliations » afin d’ « amener les Peulhs à se réunir autour de la défense de leur communauté et d’un modèle politique basé sur la charia ». Surtout que, souligne le cabinet d’intelligence économique, « certaines voix peulhes au sein du Jnim ont déjà fait entendre que la défense de Kidal ou de Tessalit ne constituait pas un enjeu pour le mouvement islamiste ».