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Mali – Traitement du cancer du sein : Le parcours du combattant

Par Sagaïdou Bilal
Jan 04, 2023
11 min
Mali - Guérir du cancer du sein : Le parcours du combattant
Mali – Guérir du cancer du sein : Le parcours du combattant

Malgré les efforts de l’État malien et ses partenaires dans la prévention et la lutte contre le cancer du sein, beaucoup de patientes qui ne disposent pas de moyens, sont confrontées à d’énormes difficultés pour se faire soigner. Reportage, Mali – traitement du cancer du sein, un parcours du combattant. 

Âgée d’environ trois ans, la petite Batoma demande toujours à son père, Mohamed, quand est-ce que sa mère reviendra à la maison. Elle n’est pas la seule, d’après son père, ses aînés lui demandent également. « Je suis obligé de leur inventer des histoires. Ils savent que leur maman était malade à un moment donné, mais ils ne savent pas qu’elle n’est plus en vie. Je leur fais croire qu’elle est partie au village et qu’elle reviendra bientôt », raconte-t-il, des sanglots dans la voix, en nous montrant des images de sa défunte épouse au moment où elle était malade. A Sirakoro, un quartier périphérique de Bamako, dans la commune rurale de Kalabancoro, Mohamed vit seul avec ses enfants, orphelins de leur mère.

« Elle a beaucoup souffert pendant cette période de maladie. Elle était en réalité malade depuis longtemps, mais nous l’avons su lorsque notre dernière, Batoma, est née. Son cancer du sein a été détecté en 2019 alors que nous étions dans une situation financière très précaire », se souvient le père de famille. Bintou, sa défunte épouse, était âgée d’une quarantaine d’années. Elle a donné naissance par trois fois à des jumeaux. Certains d’entre eux sont décédés quelques semaines après l’accouchement, à la pédiatrie. Le père « pense [à raison ou à tort] que la maladie de sa femme a peut-être quelque chose à voir avec les décès prématurés des nourissons ». Sur conseil des médecins, les parents avaient dû arrêter l’allaitement maternel à la petite Batoma.

Après plus d’un an de traitement, des allers-retours à l’hôpital, Bintou a succombé finalement à sa maladie. « Le monsieur a beaucoup souffert. Il a vendu tous ses biens immobiliers pour faire face à la maladie de sa femme. Il a été très présent à ses côtés. », témoigne Amina Dicko, présidente de l’association humanitaire Solidaris 223, qui a apporté assistance à la famille. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, le cancer du sein est la première cause de mortalité chez les femmes, notamment dans les pays à revenu faible ou intermédiaire comme le Mali. En 2020, environ 685 000 femmes sont décédées de cette maladie dans le monde, selon les chiffres de l’OMS, sur plus de 2,2 millions de cas recensés pour la même année. Au Mali, selon l’Agence internationale de recherche contre le cancer, s’appuyant principalement sur le registre national des cancers du district de Bamako, le nombre de cancers du sein était estimé la même année à 2450 cas.

Un seul appareil de radiothérapie pour tout le Mali

Après de multiples traitements, Bibata, une autre patiente du cancer du sein, se sent quant à elle guérie aujourd’hui de sa maladie. Âgée d’une trentaine d’années, mère de deux enfants, elle est passée par des épreuves très difficiles. A en croire son récit, elle portait un bouton sur son sein depuis l’adolescence sans jamais penser qu’elle allait autant en souffrir un jour. « Je suis atteinte de cette maladie depuis que j’étais adolescente puisque je porte un bouton sur mon sein droit. Je me suis mariée avec. C’est après que j’ai commencé à ressentir des douleurs. La boule est devenue de plus en plus grosse. Malgré cela, je ne suis pas partie faire le dépistage. Je suis restée comme ça en prenant des calmants », fait-elle savoir. « C’est quand la douleur est devenue chronique que je suis finalement partie dans un centre de santé. C’est à ce moment-là que le cancer a été détecté et les médecins m’ont dit qu’il fallait urgemment opérer mon sein pour enlever cette boule ». Cette première opération, qui consistait à enlever la boule de son sein, poursuit-elle, fut un succès. Mais après l’opération, un autre calvaire s’ensuit : le processus de cicatrisation ne s’est pas déroulé comme prévu. Face aux douleurs incessantes et insoutenables, elle a dû accepter la douloureuse décision des médecins de lui faire une ablation du sein, c’est-à-dire couper le sein. Une opération qui a changé à jamais son corps de femme et qu’elle n’aurait jamais imaginé mais elle a aujourd’hui appris à aimer son corps malgré tout.

Au Mali, la prise en charge du cancer du sein se fait de façon multidisciplinaire, explique Dr. Fatoumata Matokoma Sidibé, médecin-oncologue à l’hôpital du Point G, sis à Koulouba, près du Palais présidentiel. On a les oncologues d’un côté et les gynéco-obstétriciens ou les chirurgiens qui font souvent le diagnostic. A ceux-ci s’ajoutent les radiothérapeutes. « Une fois que le diagnostic du cancer du sein est fait, le plus souvent dans notre contexte, c’est au stade tardif, les patients doivent commencer par nous en oncologie, avec une chimiothérapie pour réduire le cancer, puis repartir chez les chirurgiens qui peuvent être les chirurgiens généraux ou les gynéco obstétriciens. En fonction du type de cancer, on voit si on doit continuer d’autres traitements », explique Dr. Sidibé, précisant que la chirurgie peut se faire partout.

Mali - traitement du cancer du sein : Le parcours du combattant
Dr. Fatoumata Matokoma Sidibé, médecin-oncologue

Mais la radiothérapie n’est disponible qu’à l’hôpital du Mali. En d’autres termes, il n’y a qu’un seul appareil de radiothérapie pour tout le Mali. De même, il n’existe que deux services d’oncologie dans tout le pays : Hôpital du Point G et Hôpital Luxembourg Mère-enfant, tous situés à Bamako, sur la rive gauche. Conséquence :  il faut nécessairement être dans la capitale pour espérer bénéficier de services d’oncologie. Or, selon les chiffres disponibles sur le site de l’Institut national des statistiques du Mali (INSAT-Mali), la population malienne est estimée en 2020 à 20 millions 537 000 habitants. La projection moyenne-variante des Nations-unies indique que celle-ci « devrait atteindre 27 millions en 2030 […] ». 

Dans les recommandations basées sur des données factuelles faites par une mission d’évaluation d’experts, venue au Mali en 2021 à la demande des autorités sanitaires, il y ressort la nécessité de mettre en place des services de cancérologie pour tous. C’est-à-dire sur tout le territoire national.

Une prise en charge du cancer du sein pas totalement gratuite

A Bamako, plusieurs associations et organisations sont mobilisées dans la sensibilisation et la prévention du cancer du sein. A l’instar d’autres pays, « Octobre Rose » est le mois où les campagnes de sensibilisation ont le plus souvent lieu. « La société est mobilisée sur ces questions, surtout à travers les associations du cancer du sein. Cependant, cela ne peut suffire pour tout le pays », fait observer Mme Djouma Dramé, fondatrice d’Impact Santé. Son organisation, spécialisée dans le conseil et la formation en santé publique, organise également des ateliers de sensibilisation sur le cancer du sein, notamment en milieu scolaire et professionnel. Une conférence annuelle sur le sujet était organisée à Bamako, au mois d’octobre, par l’association humanitaire Solidaris 223 avec un réseau de partenaires.

Dans les messages de sensibilisation, on promeut très souvent la gratuité de la prise en charge du cancer du sein. A Bamako, durant tout le mois d’octobre, « le dépistage du cancer du sein et du col est gratuit pour toutes les femmes dans 21 structures de santé, incluant notamment tous les centres de santé de référence de la ville », peut-on lire sur le site de MSF. Après le dépistage, les patients découvrent généralement que tout n’est pas gratuit en réalité. « Quand on fait de la sensibilisation, c’est souvent difficile de dire ça. Les gens ne comprennent pas forcément. On fait venir les gens en promouvant la gratuité. Une fois sur place, certains vont se rendre compte que ce n’est plus gratuit et qu’on leur fait une aide partielle », reconnaît le Dr. Sidibé. « Mais dans tous les cas, Médecins Sans Frontières donne tous les produits adjuvants indispensables pour la chimiothérapie. La prise en charge est totalement gratuite pour les stades localisés. Pour les stades très avancés (métastatiques), MSF ne prend pas en charge les produits de chimiothérapie, les scanners et les bilans biologiques. Dans ce cas, ces produits de chimiothérapie sont donnés par la pharmacie du Point G quand ils sont disponibles (produits mis gratuitement à la disposition par le ministère de la santé à toutes les patientes atteintes du cancer ). Les scanners et le bilan biologique restent cependant à la charge du patient », ajoute-t-elle.

“Mon mari m’a quittée à cause de cette maladie”

Dans les témoignages recueillis, bien que les patients et proches reconnaissent avoir bénéficié des aides, il ressort tout de même qu’ils ont été confrontés à des difficultés liées au déplacement, mais aussi au poids social. « Mon mari m’a quittée à cause de cette maladie. J’étais obligée de retourner chez mes parents. Ce sont eux qui se chargeaient de mes soins en premier lieu », témoigne Bibata, résidant à Banconi, quartier périphérique situé en commune I de Bamako. En l’espace de quelques mois, ses parents sont décédés l’un après l’autre : « La situation devient très difficile pour moi. En plus de ma maladie, je devais faire le deuil de mes deux parents. Je n’avais pas d’argent même pour mes déplacements à l’hôpital. Souvent, je marchais malgré ma douleur. Ils étaient mes seuls espoirs. », poursuit cette jeune dame, devenue depuis membre de l’Association malienne de lutte contre les maladies cancéreuses, ALMAC.

Absence d’un plan national de lutte contre le cancer du sein

Pour Mme Djouma Dramé, il est nécessaire que l’État mette en place un plan national annuel de prévention et de lutte contre le cancer du sein. Ce plan, selon elle, « pourrait par exemple contenir un dépistage systématique gratuit dans les centres de santé, la gratuité des soins incluant la chirurgie réparatrice, mais aussi un accompagnement psychologique ». Dr. Fatoumata Matokoma Sidibé confirme qu’il n’existe pas un plan national annuel de lutte contre le cancer du sein, mais plutôt celui de lutte contre les maladies non transmissibles (MNT) pour la période 2019-2023. Ce qui inclut le cancer de façon générale puisqu’il fait partie de ces maladies non transmissibles. « La prévention pourrait aussi en faire partie intégrante en misant particulièrement sur les facteurs de risques sur lesquels nous devons agir : les facteurs consécutifs à nos modes de vie comme le tabac, l’alcool, l’alimentation, les activités physiques, les pollutions », propose pour sa part Djouma Dramé d’Impact Santé.

De son côté, Dr. Sidibé fait savoir que l’hôpital est confronté à beaucoup de difficultés, surtout financières et techniques. « Quand les patients viennent, beaucoup n’ont pas les moyens pour faire face à cette maladie. Il y a une subvention de l’État depuis les années 2012. Celle-ci consiste à peu près à allouer chaque année une certaine somme d’argent pour acheter des produits de chimiothérapie pour les patients. Mais depuis fin 2018 – début 2019, Médecins Sans Frontière aide aussi certaines patientes », souligne-t-elle.

D’après ce médecin-oncologue, certains examens pour faire les bilans complémentaires ne sont pas disponibles, à part les analyses de première intention : « On fait avec les moyens de bord comme le scanner, la mammographie et la biopsie. Le PET scanner et la scintigraphie osseuse ne sont pas disponibles au Mali ». D’où la nécessité, pour certains, d’adopter un plan national de prévention et de lutte contre le cancer au Mali, incluant notamment le cancer du sein. Et cela à l’instar d’autres pays d’Afrique subsaharienne comme le Togo qui a adopté un plan de lutte contre le cancer étalé sur la période 2022-2025.

• Pour des raisons médicales, nous avons jugé nécessaire de modifier certains noms pour leur garantir l’anonymat.