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Présidentielle au Sénégal  : qui sera le champion de la mouvance présidentielle ?

Par Youga Ciss
Jul 22, 2023
9 min

[Présidentielle au Sénégal]Le chef de l’État Macky Sall, dans un message à la nation prononcé le 3 juillet dernier, a finalement renoncé à briguer un 3e mandat. Depuis lors, la course à sa succession est lancée au sein de Benno Bokk Yakaar (BBY), la coalition au pouvoir. Analyste politique et Directeur adjoint des rédactions du quotidien national Le Soleil, Sidy Diop soutient qu’il sera difficile de trouver un candidat consensuel. Entretien.

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Sidy Diop, analyste politique et Directeur adjoint des rédactions du quotidien national Le Soleil

1. Dans Benno Bokk Yakaar (BBY), la majorité des membres semblait être favorable à une candidature de Macky Sall en 2024. Contre toute attente, le président de la République a fermé la porte à un 3e mandat. Alors, comment voyez-vous le choix de son successeur à la tête de la coalition ?

Ce sera un choix difficile. Benno Bokk Yakaar (BBY) est une coalition qui agrège beaucoup de sensibilités politiques. Rappelons que le socle initial qui a porté la candidature de Macky Sall en 2012 n’avait obtenu que 26 %. Ce n’était pas rien puisque cela avait permis au candidat de « Macky 2012 » de se qualifier au second tour. La mise sur pied de BBY entre les deux tours de la Présidentielle de 2012 lui avait permis de rafler la mise en mars 2012 avec 65 % des voix. La question que l’on devrait se poser aujourd’hui est de savoir pourquoi le successeur du président Sall ne devrait sortir que de l’Alliance Pour la République (APR, parti au pouvoir) ? Pourquoi ne pas élargir la focale pour regarder dans les autres partis qui constituent la coalition  ?

Dans tous les cas, le président sortant devra faire montre de beaucoup de tact pour imposer son choix ou, tout au moins, rallier le plus grand nombre de soutiens au candidat qu’il va désigner. Mais on assiste à une véritable foire d’empoigne avec une multiplicité de candidatures qui risque d’affaiblir la majorité.

2. Beaucoup de noms comme Amadou Ba, Abdoulaye Daouda Diallo, Mahammed Boun Abdallah Dionne et Abdoulaye Diouf Sarr circulent actuellement. Qui est le favori d’après vous ?

Il est difficile de parler de favori parmi tous ceux qui sont cités. Chaque candidat présente des forces et de nombreuses faiblesses. On peut penser que Amadou Ba, qui a été tour à tour ministre de l’Économie et des Finances, ministre des Affaires étrangères et Premier ministre, a le profil pour endosser la responsabilité présidentielle. Mais cette perspective ne semble pas agréer beaucoup de ses camarades qui réclament un « apériste de lait », c’est-à-dire quelqu’un qui était là au moment de la création du parti. Or, Amadou Ba n’a adhéré à l’APR qu’en 2016 et ne dispose pas d’un fief politique pour justifier un tel choix.

Abdoulaye Daouda Diallo qui a succédé à Amadou Ba au ministère des Finances avant d’occuper aujourd’hui la fonction de président du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) manque, à mon avis, de charisme. Son fief politique de Podor (Nord) lui est disputé par des figures très en vue de l’APR. Son incapacité à s’imposer comme l’homme de son Fouta natal en dit long sur les difficultés qui l’attendent à la tête de Benno Bokk Yakaar. Mahammed Boun Abdallah Dionne, Abdoulaye Diouf Sarr ou encore Aly Ngouille Ndiaye souffrent tous d’un déficit d’ancrage au plan national. C’est dire que le président Sall fait face à une véritable quadrature du cercle. Tous ces candidats ne seront des options crédibles que s’ils peuvent miser sur une forte adhésion de l’APR.

3. Macky Sall a-t-il aujourd’hui l’autorité nécessaire pour imposer un consensus autour d’un candidat ?

On peut penser qu’en tant que président sortant, son influence sera de moins en moins grande. Ses partisans et ses alliés ne seront plus tenus par une quelconque exigence de loyauté. Leur avenir n’est plus lié au sien. Le président de la République, distributeur de décrets nominatifs et d’emplois rémunérateurs, exerce une attraction à nulle autre pareille. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de « nguur » (le pouvoir, en langue wolof) au Sénégal. Or, ce pouvoir s’accommode bien de la notion wolof de « nguuru » (jouissance du pouvoir).

Le président de la République qui exerce ce pouvoir et en fait jouir aux membres de son clan politique est, donc, au centre du jeu politique. Mais dès qu’il perd ce pouvoir, la cour se disloque et essaie de se reconstituer ailleurs. Tous ceux qui, dans son camp, lui étaient redevables, vont estimer que le serment de loyauté a rompu à partir du moment où le président de la République a fini sa mission à la tête du pays. Son autorité, évidemment, va baisser, et ses choix de plus en plus contestés.

Il est fort illustratif de constater que la modification projetée de l’article 87 de la Constitution – pour permettre au président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale à tout moment – a été contestée jusque dans les rangs des députés de Benno Bokk Yakaar. C’est dire. Il est alors permis de penser qu’il lui sera difficile, dans ce contexte, d’imposer un candidat consensuel.

4. La question de la candidature se pose maintenant au sein de Benno Bokk Yakaar parce que Macky Sall n’a pas voulu avoir un dauphin naturel. Est-ce une erreur stratégique de sa part ?

L’erreur de Macky Sall, c’est de n’avoir pas préparé sa succession. Il est quand même effarant qu’à quelques mois de la Présidentielle, aucune figure ne se dégage au sein de l’APR pour rallier à sa cause le plus grand nombre. Cela est dû au fait que le président Sall n’a jamais voulu de « numéro deux » au sein de son parti. Tous ceux qui avaient commencé à se forger une certaine légitimité politique ont été mis sous l’éteignoir mackyste. Il y a eu d’abord le flamboyant Me Alioune Badara Cissé, le premier ministre des Affaires étrangères de Macky, viré au bout d’une année et accusé de liaisons dangereuses avec la pègre nigériane.

Ensuite Aminata Touré, celle qui avait pris la tête du combat contre les biens mal acquis au ministère de la Justice avant de se retrouver à la Primature. Son éjection violente avait provoqué un malaise dans le parti au pouvoir. Mahammed Boun Abdallah Dionne, Premier ministre et directeur de campagne de Macky Sall en 2019, connaîtra le même sort. Macky Sall aurait pu éviter cette difficulté en préparant, assez tôt, son dauphin.

Avec le temps, les contestations se seraient calmées et son choix aurait eu le temps de déployer son habileté pour recoudre le patchwork des différents courants. Il devra, malheureusement, s’attendre à des obstructions tenaces. Car passés l’émotion et le choc du renoncement, la vie devra désormais se faire sans lui. De nouvelles ambitions vont voir le jour, de nouvelles alliances ficelées, et les frustrations, inhérentes à la gestion politique, se feront entendre.

5. Au-delà de la formation de Macky Sall, il y a aussi le Parti Socialiste (PS) ou encore l’Alliance des Forces de Progrès (AFP) dans Benno Bokk Yakaar. Comprenez-vous la position de ces partis historiques qui semblent ne plus avoir d’ambitions électorales ?

Ces deux partis ont beaucoup perdu en termes de représentativité depuis qu’ils ont lié leur destin à celui de l’APR dans Benno Bokk Yakaar.  Prenons le cas du PS, un parti ayant planté les fondations de notre État, qui est aujourd’hui réduit à sa plus simple expression pour avoir renoncé à toute ambition.

Il est en net recul en termes d’élus et son absence de la compétition électorale ne favorise pas le renouvellement de ses élites. Ce parti avait préféré renoncer à la Présidentielle de 2019 pour investir Macky Sall. Ce qui lui avait coûté une forte crise qui s’est soldée par l’exclusion de Khalifa Ababacar Sall et tous ceux qui incarnaient la ligne de rupture avec Benno. Aujourd’hui, des voix comme celle d’Abdoulaye Wilane proposent une candidature socialiste. L’AFP aussi a été secouée par une crise qui a abouti au départ de Malick Gackou.

L’ancien ministre Alioune Sarr a déclaré sa candidature et pris ses distances avec le parti de Moustapha Niasse. Il est clair qu’un parti politique qui renonce à la conquête démocratique du pouvoir perd son attractivité. Par conséquent, les partis alliés de l’APR dans Benno seront tentés de faire jouer leur musique personnelle en 2024 pour ne pas disparaître de la scène politique.

6. Au final, le candidat de Benno Bokk Yakaar, à quelques mois seulement de l’élection, aura-t-il le temps de se construire une image de présidentiable et ainsi avoir des chances de l’emporter au soir du 25 février 2024 ?

Ce sera extrêmement difficile. En vérité, Macky Sall espère projeter son image sur celui qu’il va choisir pour défendre les couleurs de Benno Bokk Yakaar. Mais, tel que c’est parti, on risque d’avoir de nombreuses candidatures dans son camp politique. Ce qui risque d’émietter les voix de la majorité.

Aux dernières Législatives, Benno Bokk Yakaar avait réalisé un score de 46 %. Or, avec une dispersion des voix, un candidat de l’opposition pourrait rallier un plus grand nombre de voix au second tour et remporter la Présidentielle. Est-ce que l’enjeu de la conservation du pouvoir fera prévaloir le bon sens ? Les prochains jours nous édifieront.