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Sénégal : l’opposant Ousmane Sonko en réanimation

Par Youga Ciss
Aug 17, 2023
7 min

Dix-neuf. C’est le nombre de jours consécutifs de grève de la faim du leader des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef). Une manière pour Ousmane Sonko de dénoncer sa détention à la prison de Sébikotane, à la périphérie de Dakar, depuis le 31 juillet.

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Ce jeudi 17 août 2023, correspondant au 19e jour de la grève de la faim de l’opposant Ousmane Sonko en réanimation, le Bureau politique national de son parti, le Pastef, à travers un communiqué, a porté à la connaissance de l’opinion nationale et internationale qu’il est « admis au service de réanimation de l’Hôpital Principal de Dakar », à un jet de pierre du palais de la République, « suite à un malaise survenu hier soir ».

Fustigeant « l’injustice et l’arbitraire » d’un « régime dictatorial », le Pastef a ensuite affirmé que « le président Macky Sall, son ministre de la Justice (Ismaïla Madior Fall), son ministre de l’Intérieur (Antoine Félix Abdoulaye Diome) et tous les acteurs de cette persécution inhumaine, qui a fini par mettre la vie du chef de l’opposition en danger, seront tenus entièrement responsables de tout ce qui adviendra ».

Enfin, le Bureau politique national dudit parti a appelé « les militants, sympathisants et tout le peuple sénégalais à rester debout pour exiger la libération immédiate et sans conditions de Sonko et de tous les détenus politiques ». L’ancien Inspecteur des Impôts et Domaines a été inculpé par le doyen des juges d’instruction, Oumar Maham Diallo, d’ « appel à l’insurrection, d’association de malfaiteurs, d’atteinte à la sûreté de l’État, de complot contre l’autorité de l’État, d’acte et de manœuvre à compromettre la sécurité publique et à créer des troubles politiques graves, d’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, mais également de vol à l’arraché ».

Avalanche de mauvaises nouvelles

Pour ses partisans, le Pastef, créé en 2014, traverse « une longue nuit noire ». Nombre de ses cadres séjournent actuellement en prison ou sont sous contrôle judiciaire. Le ministre de l’Intérieur, deux jours après l’arrestation d’Ousmane Sonko à la Cité Keur Gorgui où il réside, a fait part de sa dissolution par décret. « Le parti, à travers ses dirigeants et instances, a fréquemment appelé ses partisans à des mouvements insurrectionnels. Ce qui a entraîné de lourdes conséquences, incluant de nombreuses pertes en vies humaines, de nombreux blessés ainsi que des actes de saccage et de pillage de biens publics ou privés », a justifié Antoine Félix Abdoulaye Diome.

Ce décret, consulté par Tama Média, dispose en son article premier que « le parti politique dénommé “ Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité ” (Pastef) est dissout pour manquement à ses obligations en vertu de l’article 4 de la Constitution et de l’article 4 de la loi n°81-17 du 6 mai 1981 relative aux partis politiques, modifiée par la loi n°89-36 du 12 octobre 1989 ».

La coalition Yewwi Askan Wi (Libérer le peuple, en langue wolof), comme un malheur ne vient jamais seul, a aussi volé en éclat sur fond d’accusations de trahison. Pastef et Taxawu Sénégal (Servir le Sénégal, en langue wolof), ses deux locomotives, se sont déchirés sur le dialogue national, à l’initiative de Macky Sall, tenu du 31 mai au 24 juin 2023.

En acceptant la main tenue du président sortant, a souligné le 9 août dernier la Conférence des leaders de Yewwi Askan Wi, Taxawu Sénégal a posé « le premier acte de violation de la charte de la coalition ». Le dernier étant, pour elle, l’éviction d’Abass Fall, cadre de Pastef, au poste de premier adjoint au maire de Dakar, au profit de Ngoné Mbengue (Taxawu Sénégal) lors d’un nouveau vote du bureau municipal imposé par une décision de la Cour d’appel pour non-respect de la loi sur la parité entre hommes et femmes dans les instances électives.

Barthélémy Dias, numéro 2 de Taxawu Sénégal, occupant déjà le fauteuil d’édile de la capitale, la coalition Yewwi Askan Wi a assimilé l’attitude de la formation politique dirigée par Khalifa Ababacar Sall, candidat déclaré à l’élection présidentielle du 25 février 2024, à une « trahison », avec comme soubassement une « collusion » avec Benno Bokk Yakaar (BBY, mouvance présidentielle), à l’égard de « l’un de ses colistiers » aux élections locales du 23 janvier 2022.

En conséquence, Yewwi a indiqué que Taxawu consomme « définitivement la rupture avec elle », avant de prendre à témoin le peuple sénégalais sur la fin de ce compagnonnage ayant également permis à l’opposition d’être au coude-à-coude avec les tenants du pouvoir à l’Assemblée nationale. Le 10 août, Taxawu Sénégal s’est indigné du « prétexte fallacieux » avancé par la Conférence des leaders de Yewwi Askan Wi et déclaré que son enjeu « ne saurait être l’héritage d’un allié politique ».

Partisans amorphes et calme précaire

Les émeutes de mars 2021 et juin 2023, toutes consécutives à l’affaire de mœurs impliquant Ousmane Sonko, ont fait une quarantaine de morts. Adji Sarr, masseuse d’un salon dakarois, accusait la personnalité politique de premier plan de « viols répétitifs et menaces de mort ». Statuant le 1er juin dernier, la Chambre criminelle du Tribunal de Dakar a acquitté le chef de file de Pastef pour les faits susmentionnés, mais l’a condamné à « deux ans de prison ferme » et « une amende de 600.000 F CFA (910 euros) » pour « corruption de la jeunesse ».

D’aucuns redoutaient que le pays ne s’embrase si Sonko venait à être emprisonné. Après avoir laissé courir « 55 jours » durant lesquels l’opposant ne pouvait sortir de sa maison à cause d’un impressionnant dispositif sécuritaire, l’État du Sénégal l’a finalement mis aux arrêts le 31 juillet 2023. Le jour même, selon Cartographie #FreeSenegal, plateforme de journalistes et data scientists, il y a eu trois décès dont deux à Ziguinchor (Sud) et un à Pikine (Ouest), dans la banlieue dakaroise. Autant le lendemain 1er août. Outre un mort à Kolda (Sud), deux autres ont été dénombrés dans l’attaque d’un bus Tata de la ligne 65 à Yarakh (Dakar, Ouest).

Ce jour-là, à en croire le Procureur de la République Abdoul Karim Diop, « sept individus encagoulés, armés et munis de cocktails Molotov (…) auraient pris d’assaut le bus, dépouillé certains passagers avant d’y mettre le feu alors que ces derniers étaient toujours à l’intérieur ». Dans son communiqué, publié le 2 août, le représentant du ministère public a annoncé que « les premiers éléments de l’enquête suggèrent un attentat terroriste ». Pastef, visé sans être nommé, a présenté « ses condoléances aux familles éplorées » et réclamé « l’ouverture rapide d’une enquête objective pour que les auteurs de cet acte odieux soient pourchassés, arrêtés, jugés et punis à la hauteur de leur crime ».

Une autre personne, le 4 août à Ziguinchor, a encore perdu la vie en manifestant contre l’emprisonnement d’Ousmane Sonko. Si les forces de l’ordre sont moins visibles dans les principales artères de Dakar, l’accès au réseau social chinois TikTok, très prisé de la jeunesse sénégalaise, reste bloqué par le ministère de la Communication, des Télécommunications et de l’Économie numérique « en raison de la diffusion de messages haineux et subversifs ». Signe que le Sénégal est encore assis sur des braises fumantes à six mois de la prochaine élection présidentielle.