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« Un petit frère », l’ode à la vie d’une famille ivoirienne, par Léonor Serraille

Par Ambre Delcroix
Feb 08, 2023
6 min

Cinq ans après sa Caméra d’Or pour le film “Jeune femme“, le deuxième long métrage de Léonor Serraille attise forcément la curiosité. Dans ce nouvel opus, la réalisatrice choisit de raconter la chronique d’une famille ivoirienne arrivée en France dans les années 1980. Mélange d’intrigues, de romance, de tragédie, inspiré de la famille de son compagnon d’origine africaine, ce long métrage se révèle à la hauteur de l’ambition affichée. 

Dans cette ode à la vie on découvre Rose, une femme africaine, loin d’être soumise aux carcans de la société et qui veut vivre sa vie comme elle l’entend, en dépit des obstacles. Arrivée en France avec ses deux enfants, Ernest l’ainé, Jean, le cadet et aux grés de ses histoires d’amour, elle subvient tant bien que mal aux besoins de sa famille déracinée.

Un petit frere lode a la vie dune famille ivoirienne cannes 1

Tama Media a interrogé Léonor Serraille, la réalisatrice de ce film déjà primé et présenté en sélection officielle au festival de Cannes 2022.


Comment vous est venue l’idée de ce film ?

« Un petit frère », l’ode à la vie d’une famille ivoirienne
par Léonor Serraille


Cinq ans après sa Caméra d’Or pour le film “Jeune femme”, le deuxième long métrage de Léonor Serraille attise forcément la curiosité. Dans ce nouvel opus, la réalisatrice choisit de raconter la chronique d’une famille ivoirienne arrivée en France dans les années 1980. Mélange d’intrigues, de romance, de tragédie, inspiré de la famille de son compagnon d'origine africaine, ce long métrage se révèle à la hauteur de l’ambition affichée.
Léonor Serraille, réalisatrice. Photo : Patrick Gaillardin

« J’ai été spectatrice et auditrice de cette histoire pendant vingt ans. J’ai rencontré mon compagnon quand j’avais 17 ans. J’ai passé énormément de temps à essayer de comprendre son histoire qui me touchait. J’ai eu envie d’écrire sur cette histoire. Très vite j’ai compris qu’il y avait une histoire de famille qui allait au-delà de la sienne et qu’une famille de cinéma se dessinait dans ce récit. J’ai ressenti quelque chose d’universel dans cette famille que j’ai voulu retranscrire dans ce film. Donc le point de départ réel c’est mon compagnon et surtout sa famille. »

Quels sont les messages que vous vouliez faire passer ?

« Je n’ai voulu faire passer aucun message réel, ce que je voulais c’est que les spectateurs se sentent proches de cette famille et l’apprécient. S’il y avait un seul message, peut-être serait-ce le besoin que nous avons d’avoir une multitude de regards sur nous. J’ai voulu faire un film de personnages pour montrer cette famille autrement que ce que l’on a l’habitude de voir. C’était important pour moi d’être hors message mais plus dans la provocation d’un questionnement ».

Quelle partie du film est romancée par rapport à cette famille dont vous vous êtes inspirée ?

« Quand j’ai eu envie de faire de cette histoire vraie un film, j’en ai parlé au père de mes enfants qui a adoré l’idée. Il avait hâte de voir comment avec le pouvoir de la fiction j’allais la retravailler. La condition un peu implicite était que je m’empare de cette histoire et que je me la réapproprie. J’ai gardé des éléments d’encrage très simples, notamment l’arrivée de cette famille en France en 1989, avec une mère femme de ménage, deux enfants, ayant également des enfants restés au pays et un trio que la vie a séparé avec le temps. J’ai inventé le personnage de Rose en me basant sur le travail autour des mères que j’ai beaucoup étudiées et sur l’expérience transmise par mon père qui est éducateur en foyer d’accueil de réinsertion pour femmes seules avec enfants. Je n’ai pas voulu faire un documentaire sur la famille de mon compagnon mais une fiction inspirée d’une histoire vraie. »

La fin semble un peu plutôt dramatique, pourquoi ce choix ?

« Je ne dirais pas que c’est un drame mais plutôt que toute famille a une part d’ombre et que dans celle-ci, la fin reste comme toute ouverte.  Les choses sont en mouvement, on ne voit pas ce qui va arriver par la suite à ce trio. Bien entendu il y a une forme de drame qui rapproche les spectateurs des personnages pendant les épreuves, deuil, séparation mais j’ai cherché aussi à valoriser la lumière, notamment ce qui rendait extrêmement forte cette mère et ce qui pouvait mettre en valeur l’amour entre les frères malgré tout. Je voulais aussi souligner les aléas de la vie et particulièrement le prix d’une certaine liberté ».

Le profil de Rose, une femme qui va chercher l’amour auprès d’hommes qui ne lui en rendent pas, est-ce romancé ou une part de ce passif familial ?

« Je dirais que c’est un mélange de plusieurs femmes que j’ai rencontrées.  J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les femmes qui essaient à la fois de travailler, être mère, vivre leur vie de femme, pas seulement survivre mais vivre leur vie. Rose permet d’offrir cet espace à des femmes qui parfois semblent écrasées mais qui vivent en réalité dans une modernité très forte, un besoin d’émancipation, la soif de vibrer, une envie de se comprendre, de découvrir les choses. J’ai voulu représenter un type de femmes qui ne me semblent pas toujours représentées au cinéma.

Rose vient de Côte d’Ivoire dans le film, mais en fait, elle aurait pu venir d’ailleurs. Je voulais surtout montrer une femme qui vit sa vie avec tout ce que cela implique d’imperfections mais pas seulement une mère courage. Je voulais qu’on y voit une femme qui trace sa route, à sa façon. »

La fin semble ouverte, est-ce que vous pensez déjà à une suite ?

« Pour la fin, j’aurais aimé pouvoir terminer différemment mais cela m’aurait poussé à prendre une position qui aurait devancé le réel, c’est-à-dire dénaturer cette histoire sur laquelle je me suis appuyée et qui ne m’appartient pas. Cela ne me semblait pas respectueux pour cette famille. L’idée est que le spectateur puisse aussi y voir ce qu’il veut et laisser libre cours à son imagination ».