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Algérie : le français remplacé par l’anglais à l’université, une marche forcée qui exaspère le corps enseignant 

18 août 2023
6 min

Dès la rentrée de septembre prochain, les cours dans les universités algériennes seront dispensés en anglais. Mais la préférence de la langue de Shakespeare au détriment de celle de Molière irrite des spécialistes de la question. Plongée au cœur d’une controverse aux multiples dimensions.

Algérie : Le français remplacé par l'anglais à l'université, une marche forcée qui exaspère le corps enseignant 
Photo – Université Alger 3

« Après 37 ans d’enseignement en français, on m’oblige, à mon âge, à me mettre à l’anglais. Je crois qu’il est temps pour moi de partir à la retraite », confie avec amertume Mohamed A., professeur à la prestigieuse Université des Sciences et Technologies Houari-Boumediène (USTHB) d’Alger.

Jusque-là, dans les universités algériennes, les cours dans les sciences sociales étaient dispensés en arabe tandis que le français était utilisé dans les filières scientifiques (technologies, médecine…). Maintenant, on se dirige vers un changement de cap : l’anglais boutera la langue de Molière hors des amphithéâtres.

Dans ce dessein, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique astreint, depuis quelques mois, les hommes et femmes sous sa tutelle à des cours accélérés d’anglais. Le but est qu’ils soient prêts, dès septembre prochain, à partager avec aisance leurs savoirs dans la langue de Shakespeare. Officiellement, Alger justifie ce choix par le caractère « universel » et « scientifique » de l’anglais.

L’histoire de l’Algérie et celle de la France sont intimement liées. Les Français, par un concours de circonstances, ont débarqué dans ce territoire de l’Afrique du Nord dès 1830 pour en prendre le contrôle. Entamée en 1954, une guerre ayant fait quelque 500.000 morts civils et militaires débouchera sur l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet 1962. Cette colonisation aura donc duré 132 ans. Un passé lourd entretenu par la mémoire au fil des générations.

Le français, un « butin de guerre »

Lors d’une conférence de presse, Abdelmadjid Tebboune affirmait que « la langue française est un butin de guerre, mais l’anglais est une langue internationale ». En fait, dans la première partie de cette déclaration, le président de la République Algérienne Démocratique et Populaire n’a fait que paraphraser une citation attribuée au grand écrivain algérien francophone, Kateb Yacine (1929-1989).

Depuis l’an dernier, l’anglais est enseigné dès la troisième année du cycle primaire. À cet effet, en quelques semaines, des dizaines de milliers de professeurs avaient été recrutés. Le français, autrefois crédité d’un volume horaire de trois heures par semaine, le partage désormais avec la langue de Shakespeare. Après cette phase expérimentale, au bas de l’échelle scolaire, l’anglais sera introduit dans les universités en tant que langue d’enseignement.

Toutefois, cette résolution des pouvoirs publics n’emporte pas l’adhésion de tous les acteurs du secteur. « À chaque fois qu’il y a un différend diplomatique entre l’Algérie et la France, on s’en prend à la langue de Molière. Le français est parmi nous. Cette langue fait partie de la société algérienne qui est multilingue. Il est impossible de la bannir comme ça », soutient le sociolinguiste Rabah Sbaa, professeur émérite à l’Université d’Oran.

Chercheur en sciences sociales et écrivain, M. Sbaa estime que le choix de privilégier l’anglais ne doit pas être laissé à la seule appréciation des politiques. Par conséquent, suggère-t-il, il faut recueillir l’avis « des linguistes » sur la question et éviter la « précipitation » dans la prise de décision. Le linguiste Khaoula Taleb-Ibrahimi est sur la même longueur d’onde. Dans une contribution publiée par la presse locale, il a indiqué que « la mise en concurrence de l’anglais avec le français est d’ordre politique. Elle est régulièrement utilisée, soit par le pouvoir, soit par des segments de la société, pour détourner l’attention des populations alors qu’il y a des questions plus capitales pour l’avenir du pays ».

Abderrazak Dourari, titulaire d’une Licence en anglais et d’un Master en arabe, ne dit pas le contraire : « Il ne faut pas écarter la langue française. On ne punit pas la France en éliminant le français. On punit plutôt l’Algérie », a-t-il expliqué. De plus, « l’école, c’est du temps long. Il faut planifier sur 20 voire 30 ans », argumente l’éminent sociologue Aïssa Kadri, auteur de nombreux livres sur l’histoire de l’éducation en Algérie. « Si on n’a pas des enseignants de qualité, on ne s’engage pas dans l’immédiat. Mais sur le long terme. Il faut un processus rationnel. Un professeur doit parfaitement maîtriser la langue dans laquelle il enseigne », ajoute M. Dourari.

Disparités de niveaux des étudiants

Universite dAlger

Le taux national de réussite au baccalauréat (session juin 2023) est de 50,63 %. C’est le plus faible depuis 2016. « Certains élèves suivent un cursus en arabe uniquement. Quand ils arrivent à l’université, ils éprouvent d’énormes difficultés au contact d’une langue étrangère qu’ils ne maîtrisent pas », relève Khaoula-Taleb Ibrahimi. Pour elle, le fossé est déjà énorme entre la campagne et la ville où les jeunes sont plus connectés au reste du monde.

Malgré tout, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique continue de presser les responsables des universités pour que l’anglais soit de mise dès cette rentrée de septembre. « Des instructions ont été données aux recteurs pour établir la liste des modules qui peuvent être enseignés en anglais », souffle Rabah Sbaa. Mais « ça ne marchera pas », selon lui parce que c’est simplement de « l’agitation linguistique ».

Pour preuve, le sociolinguiste rappelle que les universités ont dû abandonner une pratique déjà exigée il y a deux ans. Elle consistait à imposer, au minimum, des résumés en anglais des thèses de doctorat. « Cela ne se fait que rarement », fait-il savoir.

Par Ali Boukhlef

Correspondant à Alger, Algérie