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Djaïli Amadou Amal : La plume des femmes « sans voix »

Par Ambre Delcroix
Mar 25, 2023
6 min

Djaïli Amadadou Amal, écrivaine camerounaise, peule et musulmane, mariée à 17 ans, elle a connu ce qui fait la difficulté de la vie des femmes dans plusieurs pays d’Afrique. Conteuse hors pair et militante féministe, elle s’est imposée ces dernières années comme l’une des valeurs sûres de la littérature africaine, utilisant sa plume pour donner de la voix aux « sans-voix ». Prix Goncourt des lycéens 2020 pour son roman « les impatientes », elle était le 19 mars au salon du livre africain de Paris avec son dernier roman « Cœur du Sahel ». Elle répond aux questions de Tama Media sur son engagement pour les femmes du Sahel dont elle libère la parole à travers ses écrits.


Djaili Amadou Amal salon du livre africain paris

Dans « Les impatientes » vous attirez l’attention sur les souffrances des femmes du Sahel, comment abordez-vous ces sujets dans ce roman ?

Dans « les impatientes », la vie des femmes et les violences qu’elles subissent sont mis en avant à travers trois personnages dans un style polyphonique. Chacun des personnages met en avant une violence en particulier. Dans la région du nord Cameroun d’où je viens, 40% des femmes sont mariées avant l’âge de 18 ans et parfois avant 15 ans. Le mariage précoce et forcé est raconté par l’héroïne Ramla. C’est l’une des violences les plus pernicieuse qui soit car elle entraine automatiquement les autres formes de violences.

La seconde héroïne, Hindou, aborde les violences physiques, psychologique, maladies psychosomatiques, sujet assez universel. Enfin, Safira, le troisième personnage subit et explique les violences liées à la polygamie. A ces trois femmes la société n’aura qu’un seul et même conseil : « soyez patientes ».

Votre dernier roman « Cœur du Sahel » dénonce également d’autres inégalités rencontrées par ces femmes, quelles formes prennent-elles ?

Je parle également de violences dans ce dernier roman mais sous un autre angle. Il s’agit plus ici, de mettre en avant un certain jeu de miroir entre les riches, les pauvres, les musulmans, non musulmans, les milieux urbains et ruraux, tout en tenant compte de la situation géopolitique de la région. J’y aborde également les questions de changements climatiques qui entrainent l’insécurité alimentaire ou les ravages de Boko Haram dans les villages.

Tout cela est conté à travers l’héroïne, Faydé mais également plusieurs autres jeunes filles qui l’entourent et qui sont parties travailler en ville comme domestiques. Elles vivent ensemble tout ce qui fait la difficulté de la vie de ces femmes employées, traitées comme des esclaves, qui subissent des viols et ressentent la pesanteur de la société. L’espoir viendra pour elles de l’éducation et de l’amour.


Est-ce que vos écrits, votre engagement, permettent aux jeunes femmes du Sahel d’oser se confier pour dénoncer leurs expériences sur le sujet ?

La parole est libérée dans tous les cas puisque ces romans parlent de nous, de nos problèmes. On voit de plus en plus de mouvements comme le « me too » où les femmes se confient, s’ouvrent, parlent de la violence qu’elles ont pu subir, sans avoir peur. Elles en parlent également de plus en plus sur les réseaux sociaux. Je suis très fière que le roman « les impatientes » soit inscrit au programme scolaire au Cameroun. Cela permet et va permettre de parler plus ouvertement de ces problèmes de violences qui ont longtemps été des sujets tabous dans notre société. Le fait de l’étudier dans les écoles permet de pouvoir en parler plus librement.

Existe-il des structures qui leur permettent de dénoncer leurs conditions, porter plainte ou d’être accompagnées dans leurs démarches ?


Plusieurs associations travaillent sur le terrain pour améliorer la vie des femmes qui subissent des violences dans ces régions. Je pense notamment à l’association de lutte contre les violences faites aux femmes dont la Présidente, Aissatou Doumara avait reçu en France le prix Simone Veil. Malheureusement les pesanteurs dans la société persistent. Quand une femme ose porter plainte pour violences, elle peut rapidement basculer du rang de victime à celui d’accusée. Parfois toute la société peut se liguer contre elle. Cela peut faire peur et l’empêcher d’aller jusqu’au bout de la plainte ou oser parler de son expérience.
Ces réalités sont aggravées par les traditions et la place faite aux femmes, qui entravent leur liberté et leur droit de dire « non ».



Les sociétés africaines sont encore très patriarcales, est-ce qu’à travers vos actions vous voyez des impacts sur les hommes sur la nécessité de faire évoluer les mentalités et traditions ?

Le monde et la société changent, qu’on le veuille ou pas, les choses sont amenées à évoluer. Je ne peux prétendre que c’est grâce à mes romans que les mentalités changent du côté des hommes. Certains changements ne sont pas toujours liés aux traditions. Quand on parle de mariage précoce et forcé, le facteur socioculturel intervient pour 45%, le facteur religieux à 12%, pour le reste, c’est la précarité, aggravée par le changement climatique, par les crises sanitaires, par les crises sécuritaires. Certains hommes « féministes » sont très sensibles à ces questions dans ces régions. Loin de moi l’idée de dire que tous les hommes sont méchants ou nos ennemis mais plutôt de dire qu’il faut trouver un juste milieu qui permette à tout le monde d’être heureux.

 

Quel est le message que vous voulez transmettre aujourd’hui à toutes les jeunes filles qui vivent encore ces injustices dans le Sahel et en Afrique en général ?

Je veux leur dire d’être fortes, courageuses, de rester un frein à la violence. Elles doivent rester très attentive car avec la violence, ce n’est jamais le premier coup qui tue ! Généralement, cela commence par un harcèlement, des insultes, une emprise psychologique avant le premier coup. Quand on reste attentive à cette question, on peut mettre un frein dès la première violence verbale. Mon message s’adresse aux filles du monde, en Europe, en Afrique ou ailleurs, elles doivent faire attention à elles et rester très attentives aux questions des violences.

Avez-vous déjà un livre en préparation pour les mois à venir ?

Je travaille sur un nouveau manuscrit qui sera une surprise et que je prévois de publier en 2024.