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Guerre en Ukraine : la médiation africaine a-t-elle vraiment une chance d’aboutir ?

16 juin 2023
7 min

Le Sénégalais Macky Sall, le Zambien Hakainde Hichilema, le Comorien Azali Assoumani, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa ainsi que des représentants du Congo, de l’Ouganda et de l’Égypte mènent une mission de bons offices auprès des présidents Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine. Docteur en sciences politiques, professeur à l’Université Gaston Berger au Sénégal, et spécialiste des relations internationales, René Massiga Diouf estime que cette médiation africaine a très peu de chance d’aboutir entre autres à cause du parti pris de Pretoria.

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1. Alors que la délégation africaine venait d’arriver en Ukraine, des missiles russes ont été interceptés dans le ciel de la capitale Kiev. Comment analysez-vous cet évènement ?

Ce n’est pas un hasard ! On voit cela souvent. Surtout quand le conflit est complexe. Ces tirs de missiles sont bien calculés. La Russie a toujours réagi lorsqu’il y a une initiative de médiation. Le but est de faire monter les enchères. Dans les relations internationales, on dit que ce sont les rapports de forces qui priment. Car ils permettent d’élever les niveaux de prétention. Ces missiles ont été lancés pour peser lors de potentielles négociations.

En fait, il n’y a rien de nouveau. Lors de la visite à Kiev du Secrétaire Général des Nations Unies, António Guterres, on avait aussi noté la même réaction de la part de Moscou. Il en a également été ainsi au cours du séjour, dans la capitale ukrainienne, de l’émissaire de la Chine. L’empire du Milieu est pourtant un allié de la Russie, mais n’a pas été épargné. Ce scénario s’est reproduit à Kiev en présence de Cyril Ramaphosa dont le pays est aussi un partenaire de la Russie.

2. Quelles sont alors les chances de réussite de la mission africaine ?

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Il est très difficile d’évaluer positivement cette médiation. Des facteurs ne sont pas favorables à sa réussite.

Premièrement, le contexte n’est pas bon. Nous sommes en pleine guerre avec une contre-offensive de l’Ukraine. Les belligérants veulent chacun marquer des points sur le terrain pour être en bonne position au moment de trouver une solution politique. On ne sait pas combien de temps va durer la riposte de l’Ukraine. Kiev commence à récolter des gains.

Deuxièmement, la Russie considère que les territoires annexés lui appartiennent désormais. Elle a même annoncé, pour septembre 2023, l’organisation d’élections dans ces territoires conquis. Cela témoigne de la montée des tensions.

Troisièmement, le continent noir ne pèse pas sur le plan géopolitique. Et la plupart des pays qui composent cette délégation n’ont pas un poids politique très important. Pour sa part, l’Afrique du Sud soutient la Russie. La présence de Cyril Ramaphosa dans la délégation est une grande faiblesse de cette médiation. Il n’est pas neutre dans ce conflit. Cela s’est vu lors des différents votes au sein des Nations Unies pour condamner l’intervention russe. À un moment donné, les Occidentaux pensaient même que la nation arc-en-ciel fournissait des armes à la Russie et que celles-ci étaient utilisées sur le front. On peut néanmoins se poser la question de savoir si Ramaphosa pourrait convaincre Poutine eu égard à leur appartenance au groupe des BRICS avec le Brésil, l’Inde et la Chine.

Cela dit, en juin 2022, le chef de l’État Macky Sall, alors président en exercice de l’Union Africaine (UA), a bénéficié, à Sotchi, d’une oreille attentive de la part du président russe. Mais c’était aussi pour mieux séduire les pays africains.

L’initiative africaine de médiation peut être positive dans la mesure où elle montre que la guerre affecte l’humanité. C’est quasiment du jamais vu depuis la seconde guerre mondiale. Il y a des éléments qui ne militent pas en faveur d’une résolution pacifique du conflit.

3. Avez-vous identifié les obstacles à la paix ?

Comme préalable aux négociations, la Russie exige que les territoires qu’elle a annexés soient reconnus. Du point de vue du droit international, cela est impensable. On ne remet pas en cause l’intangibilité des frontières d’un pays. Même le proche allié de la Russie, qu’est la Chine, ne peut pas l’accepter. D’ailleurs Pékin l’a fait savoir à plusieurs reprises.

Du côté de l’Ukraine également, le retrait des troupes russes est un préalable pour une solution négociée. Kiev parle des territoires de 1991 qui intègrent la Crimée. Une telle demande est impossible d’après la Russie. Ce qui va forcer les uns et les autres à s’asseoir autour d’une table, ce sera peut-être les rapports de forces. Lorsqu’aucun camp ne pourra plus avancer sur le front, alors là les deux parties seront prêtes à discuter.

En attendant, les Occidentaux tirent les ficelles. L’objectif de l’aide américaine, de l’Occident de manière générale, à l’Ukraine, est d’affaiblir la Russie, un rival sur le plan géopolitique et géostratégique. Ainsi, les Occidentaux auront un droit de regard sur les possibles concessions de l’Ukraine pour la paix. S’ils jugent qu’elles ne sont pas viables, ils pourraient saboter une potentielle proposition de solution.

4. La médiation africaine ne semble pas faire l’unanimité sur le continent noir. Pourquoi ?

C’est parce qu’on laisse nos fardeaux pour aller régler les problèmes d’autrui. En Afrique, il y a des situations graves. Le Soudan est pratiquement en proie à une guerre civile. Dans l’Est de la République démocratique du Congo, il y a un conflit qui dure depuis près de trente ans. En Afrique de l’Ouest, la stabilité n’est pas au rendez-vous. C’est le cas dans pas mal de pays du continent.

La Russie aurait pu dire aux membres de la mission de médiation de balayer d’abord devant leurs portes. Comment peut-on avoir autant de problèmes en Afrique et prétendre pouvoir régler un conflit aussi complexe que celui qui oppose la Russie à l’Ukraine ? Tout cela n’est pas vu d’un très bon œil.

À l’échelle continentale, beaucoup d’orientations sont fixées. Par exemple, la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) a été mise en place. Cependant, elle peine à fonctionner correctement. Il n’y a pas encore de mesures qui puissent rendre opérationnelle la Zlecaf et tant d’autres bonnes initiatives.

5. La Russie menace de bloquer encore l’exportation des céréales ukrainiennes vers l’Afrique notamment. Le continent noir a-t-il une marge de manœuvre ?

La Russie a estimé que le précédent accord ne lui a pas été profitable. Selon le Kremlin, les Occidentaux, c’est-à-dire ceux qui aident l’Ukraine à poursuivre la guerre, en sont les principaux gagnants. C’est pourquoi Moscou a posé un certain nombre de préalables à la signature d’un nouvel accord. À un niveau très haut de responsabilités, la Russie a remis en cause la poursuite de l’accord sur les céréales ukrainiennes. Les sanctions de l’Occident, surtout dans le domaine des technologies de pointe, font que Moscou n’arrive plus à assurer la disponibilité de certains biens et services sur son territoire.

Pour l’Afrique, à la lumière de cette crise, il faudra revoir les habitudes de consommation en les adaptant à nos capacités de production. D’ici un an, même si la guerre s’arrête, je ne pense pas que le cours du blé sera stable sur le marché international afin que les Africains puissent en bénéficier comme ce fut le cas dans le passé. Dès lors, des alternatives doivent être trouvées sur le continent. Il faut investir dans l’agriculture du blé. On a assez d’eau, de terres cultivables et de bras valides pour arriver à une autosuffisance.