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Tchad : le lourd fardeau des manifestations réprimées du 20 octobre 2022

Par Christian Allahadjim
Oct 31, 2023
8 min

Un an après le bain de sang à N’Djamena, la capitale du pays, gouvernement et organisateurs de la manifestation se rejettent toujours la responsabilité du drame. En attendant que justice soit peut-être rendue un jour, rescapés et proches des victimes de la marche de protestation contre la prorogation de la transition politique n’ont que leurs yeux pour pleurer.

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Tchad : le lourd fardeau des manifestations réprimées du 20 octobre 2022

Jeudi 20 octobre 2022. Une date qui restera à coup sûr gravée dans la mémoire collective d’une kyrielle de Tchadiens. M. Azor ne peut s’empêcher de soupirer quand il parle des manifestations réprimées dans le sang ce jour-là. L’étudiant, militant également dans un parti d’opposition, a activement participé au rassemblement de N’Djamena afin de désapprouver la prolongation de la transition consécutive au décès au front du président Idriss Déby Itno, le 20 avril 2021.

Un an après le tragique évènement, ce rescapé a accepté, vendredi dernier, de nous recevoir à la dernière minute dans un maquis de la capitale tchadienne où il gagne tant bien que mal sa vie. En fait, M. Azor, tout comme beaucoup d’autres manifestants et acteurs politiques, mène une existence à l’abri des regards indiscrets. Se fondre dans la masse, quitte à renier sa véritable identité, c’est le prix à payer pour rester en liberté.

Dans son lieu de travail, l’atmosphère est calme. Pas de clients en vue. Nous sommes en début de soirée. « En ce jour d’anniversaire, j’aurais dû aller me recueillir sur les tombes de mes camarades fauchés. Par mesure de sécurité, je suis resté là, coincé entre quatre murs. C’est regrettable que le gouvernement ait décidé de nous interdire de commémorer cette journée si triste pour nous », se désole M. Azor en retrait dans une véranda.

Sur les axes stratégiques de N’Djamena, des forces de l’ordre ont été déployées pour contrecarrer d’éventuels mouvements. Finalement, à la demande du parti Les Transformateurs de Succès Masra, c’est à Yaoundé, au Cameroun voisin, qu’une messe a été dite en mémoire aux victimes.

Douloureux souvenirs d’un jeudi noir

Wall Street, la bourse de New York (États-Unis), a connu en 1929 son jeudi noir avec un krach aux conséquences mondialement ressenties. Le Tchad, 93 ans plus tard, quant à lui, a vécu une journée ensanglantée. La manifestation contre la prorogation de la transition, voulue pacifique par les initiateurs, a tourné au cauchemar. L’horreur en plein jour à N’Djamena.

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Tchad : le lourd fardeau des manifestations réprimées du 20 octobre 2022

Qualifiée d’insurrection armée par le pouvoir, dirigé par le général Mahamat Idriss Déby, le fils du maréchal tué par les rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (Fact), la marche a été violement dispersée par les forces de l’ordre. Jusque-là, il n’y a pas une unanimité autour du bilan humain de la répression.

Si le gouvernement avance le chiffre de 73 morts, le rapport de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) fait état de 128 décès, 518 blessés, 12 personnes portées disparues et 943 arrestations dans cinq villes contestataires y compris la capitale (voir capture d’écran). Du côté des Transformateurs, on évoque plus de 300 morts.

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Données issues du rapport de la CNDH-Tchad

Fervent partisan de Succès Masra en exil depuis la tragédie, M. Azor était en première ligne durant la manifestation de N’Djamena. Le « général », surnom donné à ce meneur d’hommes à l’université, a préparé avec minutie la descente sur le terrain avec ses camarades militants. « On apprenait des chants, choisissait des itinéraires à emprunter… Tout était pensé pour une manifestation pacifique, sans aucune forme de violence », assure-t-il.

La veille du 20 octobre, il a campé au siège des Transformateurs à Habbena, une localité de N’Djamena, épicentre de la grogne de l’opposition et des organisations de la société civile, où les grenades lacrymogènes pleuvaient.

« Les forces de l’ordre étaient à notre recherche »

La gorge nouée, l’étudiant se remémore cette nuit d’intimidations : « Au quartier général du parti, vers 19 heures, les policiers ont tiré sur nous des gaz lacrymogènes. Ils ont arrêté une centaine de nos camarades ce soir-là ». Échappant par ruse à cette rafle visant à tuer la contestation dans l’œuf, M. Azor a réussi à manifester le lendemain avec d’autres amis. « J’ai vu des camarades tombés sous les balles. Nous étions incapables de leur porter assistance. Cela m’a révolté », narre-t-il.

Appréhendés par les forces de l’ordre, le jeune homme et quinze de ses compagnons sont parvenus à s’échapper du véhicule de la police. « Un général n’est pas quelqu’un qu’on attrape, qu’on fait prisonnier », ironise-t-il, paraphrasant ainsi le défunt président Idriss Déby qui a prononcé cette phrase dans une interview accordée au magazine Jeune Afrique en juillet 2009 et intitulée : « Je ne suis ni un tueur ni un dictateur ».

Si le « général » l’a échappé belle, l’après 20 octobre fut difficile. « Les forces de l’ordre étaient à notre recherche. Il fallait vivre en cachette, passer d’un quartier à un autre », raconte M. Azor. Cette vie dans la clandestinité, en dehors de N’Djamena, a duré six longs mois. « C’était compliqué. On dormait sous les arbres, dans la brousse, pour éviter d’être arrêtés », souligne-t-il.

Revenu maintenant dans la capitale, l’étudiant se fait désormais très discret. Néanmoins, il se dit toujours « prêt à manifester, au besoin, pour défendre les valeurs de l’égalité et de la justice ». Comme moult Tchadiens, cet épisode constitue pour M. Azor un fardeau lourd à porter : « Quand je pense au 20 octobre, je suis envahi par la rage. Je suis traumatisé par les atrocités dont j’ai malheureusement été témoin. Mais je reste déterminé à me battre pour l’avènement d’un Tchad nouveau ».

Aujourd’hui, nombreux sont les rescapés et les familles de victimes qui ne souhaitent pas s’exprimer sur le sujet pour éviter de réveiller leurs douleurs et/ou par crainte de possibles représailles. Car la réconciliation prônée par le gouvernement de transition ne les rassure guère. « C’est de la pure hypocrisie. On parle de réconciliation alors que ce même gouvernement empêche le président Masra et d’autres camarades en exil de rentrer au Tchad », argumente M. Azor.

Le chef de file des Transformateurs était attendu à N’Djamena le mercredi 18 octobre dernier. Finalement, Succès Masra, face au « risque d’affrontements » entre ses inconditionnels et les forces de l’ordre, a différé son retour au bercail pour, a-t-il affirmé, donner une chance de réussite à la médiation entreprise par la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC).

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Mahamat Idriss Déby

À l’occasion de la fête de l’Aïd el-Kébir, commémorant le sacrifice du prophète Abraham, le 28 juin 2023, Mahamat Idriss Déby a exhorté ceux « qui ont fui le pays à regagner la mère patrie ». Entre-temps, le président de transition semble avoir complètement changé d’avis. En effet, les compagnies aériennes desservant N’Djamena sont tenues, depuis quelques jours, de transmettre aux autorités leurs manifestes de vol avant le décollage.

En outre, un mandat d’arrêt international émis par le ministère de la Sécurité publique, daté du 8 juin 2023, a été publié sur les réseaux sociaux. Dans ledit document, l’opposant radical de 40 ans, originaire de la province du Logone Oriental, est notamment accusé de « tentative d’atteinte à l’ordre constitutionnel » et d’« incitation à un soulèvement insurrectionnel ».

« Le Tchad apparaît comme la véritable victime »

Pour le gouvernement, Succès Masra a incité ses soutiens à une guérilla urbaine. Dans un dossier de presse, les autorités ont ainsi rassemblé des images d’édifices saccagés, de forces de l’ordre tués ou blessés… lors des évènements d’octobre 2022. « C’était une manifestation pacifique réprimée aveuglement », se sont défendus les partis politiques et organisations de la société civile qui avaient invité les Tchadiens à les rejoindre dans la rue.

Objectif : protester contre la prorogation de la transition instaurée après le décès d’Idriss Déby Itno. En principe, la date du 20 octobre 2022 devait marquer la fin des 18 mois fixés par le Conseil Militaire de Transition (CMT), présidé par Déby fils, pour entre autres organiser « des élections libres, démocratiques et transparentes ». Mais dix jours plus tôt, à l’issue d’un dialogue national boycotté par une frange de l’opposition et une partie de la société civile, un coup de théâtre est survenu avec la prolongation de la transition pour une durée de 24 mois. La goutte ayant fait déborder le vase des pourfendeurs d’un projet de succession dynastique.

La manifestation « pacifique » du trop-plein de colère a hélas viré au carnage. « Le profil des victimes reste assez varié. À y regarder de près, c’est le Tchad qui apparaît comme la véritable victime », note Dr Yamingué Bétinbaye, analyste politique.

Christian Allahadjim

By Christian Allahadjim

Correspondant à N'Djamena au Tchad