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Mali : les anciens employés de Barkhane broient du noir 

Par Khadydiatou Sanogo
Nov 23, 2022
8 min

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La force française a définitivement quitté le Mali, le 15 août 2022. Elle laisse derrière elle un vide sur le plan sécuritaire, mais aussi de nombreux chômeurs qui regrettent un départ précipité, alors qu’aucune alternative économique malienne ne semble s’annoncer,  à Gao, une association a été créée pour alerter sur la situation.

Si une partie des Maliens applaudit le retrait des troupes françaises, nombreux sont les gérants et les employés des entreprises de service, qui traitaient directement ou indirectement avec Barkhane, qui regrettent aujourd’hui un départ précipité.  Arrivée au Mali en janvier 2013 dans le cadre de l’opération Serval puis de l’opération Barkhane, l’armée française travaillait en effet avec de nombreux prestataires et sous-traitants locaux, notamment dans les régions du nord du pays.

Un chômage brusque et des loyers impayés

À Gao, 600 anciens collaborateurs viennent de créer une association pour alerter sur leurs conditions de vie difficiles. Depuis le départ des forces françaises, plusieurs d’entre n’arrivent plus à payer leur loyers ou à subvenir tout simplement aux besoins de leur famille.

« Il n’est jamais aisé de se retrouver prématurément dans la précarité, sans perspective. Un chômage brusque, voilà notre situation, nous qui étions des prestataires, des partenaires locaux de la force Barkhane, ici à Gao. Le pire est qu’il est difficile de s’en plaindre, même d’en parler car la situation nous dépasse, on a peur de passer pour des apatrides”, témoigne Abdoul, entrepreneur basé à Gao. C’est grâce à sa collaboration avec la force française qu’Abdoul assure avoir pu faire décoller son entreprise de BTP avec à la clé une quarantaine d’employés et un chiffre d’affaires de plusieurs millions Francs CFA par an. “Je réalisais des travaux de construction de bâtiments et de hangars dans le camp et d’autres services notamment de tôlage », précise-il. 

Comme lui, ils sont aujourd’hui des centaines, à Gao, à avoir perdu leur boulot ou contrat de prestation depuis le départ de Barkhane, dans une région où le taux de chômage est estimé à 13% selon un rapport d’Afro-baromètre datant de 2020. 

Un départ précipité

« Si le départ était préparé, au moins, nous aurions pu prendre des dispositions dans ce sens. Mais leur départ a été précipité, ce qui ne nous a pas laissé le temps de nous préparer en conséquence. Malheureusement nous nous retrouvons sans rien à faire », regrette Ali, un autre entrepreneur basé dans la cité des Askia. 

Mais beaucoup d’anciens prestataires n’osent pas disent-ils exprimer publiquement qu’ils regrettent le départ de Barkhane au risque de passer pour des “traîtres, des pro-français”, voire même le risque de subir des menaces physiques, dans un contexte où le discours anti-français a le vent en poupes nourri par une partie des soutiens de la junte au pouvoir très actifs sur les réseaux sociaux.

Cependant à Gao, les chefs d’entreprises ne sont pas les seuls à avoir un sentiment d’amertume depuis le départ de Barkhane. D’autres habitants de la région regrettent surtout la fin de toutes les actions humanitaires qui étaient menées par les forces françaises envers les communautés, comme la réhabilitation et l’équipement des écoles, les forages d’eau, les projets de renforcement des groupements de femmes pour les aider à mettre en place des activités génératrices de revenus, etc. 

Un vide dans l’assistance communautaire

« Nous sommes des paysans et notre principale activité est le maraîchage, ces gens-là étaient de bons clients et amis à nous. Franchement nous n’avions pas de problème avec leur présence. Au contraire, en 2018, grâce à leur appui, nous avons aménagé près de 2ha de terre en plus de la clôture, on a été équipé en motopompe et autres matériels pour ainsi faire prospérer notre production. Les employés aujourd’hui sont au nombre de 68 personnes dont 17 femmes. Nos cultures bénéficient à toute la localité. Pour preuve, nous ravitaillons tout le marché en légumes et en toute saison », déclare un responsable de coopérative de maraîchers et de planteurs. Pour lui, il n’y a pas de doute : le départ des militaires français a laissé un vide dans l’assistance communautaire. Il espère maintenant que ce vide sera vite comblé par les autorités ou une ONG. 

Aïchatou, une ressortissante de Gao, abonde dans le même sens. Pour elle, les forces françaises étaient très investies dans l’humanitaire. A l’image de son association, dit-elle, beaucoup d’autres groupements de femmes de la localité ont bénéficié de l’accompagnement des forces françaises en équipements et autres donations pour l’autonomisation de ses membres.  

A Tombouctou, à près de 1000 km de la capitale, les discours semblent plus ambigus sur la question. En effet, très peu de personnes ont accepté de donner leur avis par crainte ou par choix, difficile de connaître le fond de leur pensée. 

Ceux qui ont accepté de parler expriment de manière générale se “ranger derrière la décision des autorités maliennes”. « Si nos autorités ont décidé de leur départ, certainement que c’est la bonne décision », déclare Youssouf. Pour lui, « seuls ceux qui travaillaient directement pour Barkhane profitaient de leur présence d’où leur mécontentement après le départ ». « Personnellement qu’ils partent ou pas, ça ne change pas grand-chose pour nous ici à Tombouctou. Ceux que vous entendez se plaindre sont ceux qui faisaient tourner leurs affaires grâce à la présence des Français. En quittant Tombouctou, ils sont partis avec les contractuels qui ont voulu les suivre. Ceux-là que vous entendrez se plaindre ici ce sont surtout les travailleurs de surface : les gens qui évoluaient dans la cuisine, la buanderie et autres … », explique-t-il avec conviction.

Mais Neïssa, aussi ressortissante de Tombouctou, ne partage pas cet avis. Elle est convaincue pour sa part, que le départ précipité de Barkhane a eu un impact négatif sur l’économie de la ville. « Quand ils étaient là, les affaires marchaient plus, il y avait plus de mouvements, même si ce n’était pas directement avec eux, les personnes qui travaillaient avec eux fréquentaient beaucoup nos établissements. Des personnes venaient également de Bamako, tous ces mouvements étaient favorables aux affaires », souligne-t-elle. 

Un décalage entre Bamako et le reste du pays ?

A Bamako, la capitale, l’impact économique et le manque à gagner dûs au départ des forces françaises semblent peu connus du citoyen lambda. Dans la capitale, les discours sont davantage branchés sur l’aspect sécuritaire. Quant aux autres relations de Barkhane avec les populations autochtones, on en parle peu. Sauf chez certains natifs de ces régions, dont les proches avaient trouvé une stabilité économique au contact des forces françaises, soit par diverses prestations de services rémunérées, soit en ayant bénéficié d’action humanitaire, et qui constatent que leur départ a occasionné un vide économique qu’il faut désormais combler. « Quand on est à Bamako, on pense que le Mali se limite là. On pense très peu à ceux qui vivent au nord, à part nous qui sommes touchés par la misère de nos proches. Mon cousin traitait avec ces gens et il gagnait très bien sa vie, et subvenait aux besoins de la famille. Il était chauffeur pour un contractuel et maintenant il est au chômage et nous qui sommes ici à Bamako on nous sollicite maintenant tout le temps pour aider nos proches », résume Isaac, un jeune cadre installé dans la capitale et originaire de Tombouctou. 

En conclusion, le départ des forces Barkhane semble avoir créé un vide économique, financier et donc social évident aux abords des anciennes implantations des forces françaises. Pourtant, cette situation est peu reconnue et encore moins commentée : par méconnaissance de la réalité, ou par chauvinisme excessif ?

Une chose demeure, ces nouveaux chômeurs attendent des autorités un nouveau départ pour compenser la perte prématurée de leurs emplois.